Pokémon, le changement climatique et l’engagement

Spoiler alert : je vais divulgâcher quelques informations mineures concernant les jeux Pokemon Epée et Pokemon Bouclier qui sortiront le 15 Novembre.

Depuis quand ce blog parle de trucs funs et intéressants comme Pokemon ?

Le nouveau jeu pokemon n’est pas encore sorti, mais de nombreuses informations ont déjà fuitées à son sujet. Bien évidemment, comme je n’ai aucun self control et que j’adoooooore pokemon, je me suis totalement spoil sur une partie du contenu.

On savait déjà grâce aux différents trailers du jeu que l’univers de cette génération était inspiré du Royaume-Uni. On avait également pu entrapercevoir une ville très industrialisée, faite de briques rouges et de gros bâtiments fumants, allusion sans doute au fait que l’Angleterre a été le berceau de la première révolution industrielle. Jusque là rien d’extraordinaire me direz-vous, l’ambiance et l’esthétique “industrielle” et steampunk ne sont pas nouvelles. Ce qui à attiré mon attention cependant c’est la révélation, via les informations qui ont fuitées du jeu, des deux pokemons suivants : 

Corayon de Galar et son évolution

Avec leurs bouilles tristes et le fait que ces deux pokemons soient de type “spectre” on devine facilement qu’ils cachent quelque chose de moyennement rigolo. Et pour cause : ils sont tous les deux une référence assez directe au phénomène de blanchissement des coraux. Il est par ailleurs intéressant de noter que Corayon est un pokemon qui existait déjà sous une autre forme, en parfaite santé et tout souriant. Pas de doute du coup sur le fait que l’air triste et la couleur de ce pokemon relèvent d’une anomalie.

La forme normale de Corayon

Le blanchissement des coraux c’est quoi ? Un nouveau coup des suprémacistes blancs ?

Pour faire très court, le blanchissement des coraux est un phénomène de dépérissement et de fragilisation des coraux qui peut avoir de nombreuses origines, dont notamment les changements de température et l’augmentation de l’acidité de l’eau. Or, on sait que l’effet de serre, du aux émissions anthropiques de GES, augmente à la fois la température et l’acidité des océans.[1]

Un exemple du phénomène de blanchissement des coraux, ici dans la grande barrière de corail

Depuis quelques années, on observe un phénomène de blanchissement des coraux au niveau mondial, même si certaines zones sont plus sévèrement touchées que d’autres, ayant pour conséquences la fragilisation et la disparition d’une partie des récifs coralliens. Or, ceux-ci jouent un rôle essentiel dans certains écosystèmes marins, les coraux fournissant une protection à de nombreux animaux, notamment les animaux benthiques qui vivent sur les sols marins.

Au cas où l’on puisse douter du fait que la nouvelle apparence de ce pokémon soit la conséquence d’un changement climatique, d’autres causes étant tout à fait plausibles (maladie, pollution, changement de salinité, etc.), sa description dans le jeu prend soin de bien faire passer le message :
Sudden climate change wiped out this ancient kind of Corsola. This Pokemon absorbs others’ life-force through its branches.” / “Le changement climatique soudain a anéanti cette ancienne espèce de Corayon. Ce Pokémon absorbe la force vitale des autres par ses branches”.

Quand tout à coup une firme plutôt avare, Nintendo, se met à faire de la sensibilisation dans une license qui a toujours été aussi lisse et peu controversée que possible, on ne peut que légitimement se poser la question suivante : les jeux pokemon seraient-ils devenus engagés ?

OMG NINTENDO IS BECOMING POLITICAL SO LAME FUCKING LIBTARDS RUINING EVERYTHING

Si Nintendo communique peu sur ses chiffres, on sait cependant d’après ses statistiques en 2010, il y a quasiment 10 ans, que plus de 250 millions unités de jeux pokemons s’étaient vendues dans le monde. La license a également donné naissance à de nombreux produits dérivés : cartes à jouer, animes, mangas, jouets, films etc. Bref, pokemon est une des licenses les plus populaires au monde, et son influence culturelle est colossale. Passé mon premier étonnement, la nouvelle de ce Pokémon abordant les enjeux du changement climatique m’a fait me poser deux questions :
1) Est-ce que le changement climatique est devenu un problème si grave et si urgent que même Nintendo, une grosse firme bien capitaliste connue pour éviter toute controverse, souhaite s’engager politiquement ?
2) Est-ce que parler du changement climatique est devenu si mainstram que même Nintendo, une grosse firme bien capitaliste connue pour éviter toute controverse, puisse le faire sans que cela n’entrave son fonctionnement ?

Bien que je ne sois pas spécialiste, en me renseignant un peu sur la perception du changement climatique au Japon, j’ai cru comprendre que l’attitude des japonais à son égard était assez ambivalente. 

D’un côté, le Japon est un des pays avec les plus grosses quantités d’émissions de GES par habitant (deux fois plus que la France, mais 50-60 % moins que les Etats-Unis), 80 % de son énergie vient des énergies fossiles (en partie à cause de Fukushima qui a généré un grand mouvement de protestations contre le nucléaire), et chose étonnante, les jeunes générations semblent peu s’intéresser au problème du changement climatique. Ainsi d’après un article du New York Times : 75 % des Japonais de plus de 50 ans déclarent que le réchauffement climatique constitue une menace majeure pour leur pays, contre 59 % des Japonais de 18 à 34 ans.

Dans une telle perspective, le fait qu’un pokémon sensibilise au changement climatique et à l’acidification des océans peut donc être salué, notamment de par l’influence de la license auprès des plus jeunes.

D’un autre côté, le Japon (en grande partie grâce aux entreprises japonaises) est l’un des leaders dans le développement de technologies moins néfastes pour le climat. Par ailleurs, en janvier 2017, le ministère de l’environnement japonais déclarait que 70 % du lagon de Sekisei à Okinawa, le plus grand récif corallien du Japon, avait été tué par le blanchissement des coraux.
Tout de suite, le fait que Nintendo parle du blanchissement des coraux semble beaucoup moins audacieux. Même si la description du pokemon fait le lien entre le changement climatique et certaines de ses conséquences, ce qui apparemment n’est pas si courant au Japon.

Mais Pokemon a depuis longtemps dépassé les frontières du Japon, et il serait surprenant que Nintendo ne prête pas attention au contexte international. Et force est de constater que, à part dans quelques pays comme l’Indonésie, les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite (où pokemon y est de toute façon interdit car accusé de “posséder les enfants”, promouvoir le darwinisme et le sionisme), le climato scepticisme laisse plutôt froid (vous l’avez ?). Même au sein des pays susmentionnés, il reste une position très minoritaire.

Que conclure donc ? Personnellement j’ai tendance à penser qu’aujourd’hui, même pour une grosse multinationale, parler du changement climatique n’est pas vraiment preuve d’engagement et peut même s’inscrire dans une stratégie marketing tout à fait réfléchie, voire constituer une forme de greenwashing. D’autant plus que l’on peut facilement imaginer plusieurs moyens par lesquels Nintendo pourrait réellement agir en faveur de l’environnement. Par exemple en favorisant la vente de ses jeux sous forme dématérialisée via la diminution des prix de ceux-ci sur le Nintendo eshop, où ils sont généralement plus chers qu’en magasin. Cela dit le jeu n’étant pas encore sorti je peux tout à fait me tromper, et peut-être que la 8ème génération de jeux pokemon sera une véritable ode à la prise en compte des enjeux environnementaux, un appel à la lutte aussi sincère que retentissant. Après tout, plusieurs pokemons de cette génération ont pour thème la pollution. Néanmoins, et tant que le jeu ne m’aura pas donné tort, je ne pense pas changer de position à ce sujet. Ce qui m’offre par ailleurs une bonne occasion pour évoquer avec vous une réflexion que je me fais depuis un moment. Désolé pour les gens qui étaient venus lire cet article parce qu’il parle de pokemon, c’est maintenant que ça devient politique.

Smogogo de Galar, un autre pokemon issu du jeu à venir

L’insoutenable légèreté de l’engagement pour le climat

Je ne pense pas me tromper en déclarant qu’aujourd’hui, presque tout le monde dans les pays développés a entendu parler du changement climatique. Presque tout le monde semble conscient de l’importance et de l’urgence du problème. Pour autant, très peu d’actions sont entreprises au regard de celles qu’il serait nécessaire d’effectuer, et aucun acteur ne semble s’estimer particulièrement responsable. On se retrouve donc dans une situation un peu paradoxale où tout le monde semble d’accord sur la nécessité d’agir, mais personne ne fait rien. Or, peut-être plus que pour toute autre lutte, la lutte contre le changement climatique ne requiert pas d’être simplement en accord avec ses prémisses, voire d’être profondément convaincu de son importance, pour mener à un changement de société. Il ne suffit pas de se montrer cynique vis à vis des puissants, de faire des blagues edgy sur le fait qu’on va tous mourir, d’être super woke sur Twitter, ou de clamer “make the planet great again” pour avoir le moindre impact. Au contraire même, il est possible qu’être absolument d’accord sur le fait qu’il faille urgemment lutter contre le changement climatique suffise à nous donner l’impression d’être engagé, à penser que nous ne faisons pas partie du problème. Pourtant la lutte contre le changement climatique requiert tout un ensemble d’actions, individuelles et collectives. Et à ce propos je ne peux que recommander la publication du think tank Carbone 4 intitulée “Faire sa part ?”, qui analyse le pouvoir et les responsabilités des individus, des entreprises et de l’Etat face à l’urgence climatique. 

J’ai de nombreuses connaissances, et même des amis, très à gauche, parfois même très engagées sur certains sujets. Ces connaissances sont parfaitement convaincues de l’importance de la lutte contre le changement climatique et ont en tête ses impacts dévastateurs. Certaines adhèrent même à quelques idées de la collapsologie que je trouve personnellement particulièrement alarmistes et peu convaincantes. Pourtant, ces connaissances rechignent à manger moins de viande (et ne parlons pas de devenir végétarien !), prennent régulièrement l’avion, ne vont à aucune manifestation pour le climat etc. Et je ne parviens pas à me figurer les raisons d’un si faible engagement si ce n’est peut-être une forme de dissonance cognitive de plus en plus documentée par différentes études scientifiques.

Serait-ce parce qu’elles ne croient pas au pouvoir de l’action individuelle ? Pourtant beaucoup d’entre elles semblent apporter une grande importance à la pureté personnelle, se voulant irréprochables et se montrant particulièrement critiques à l’égard de personnes ayant pu tenir des propos sexistes, racistes ou homophobes. Or, on pourrait leur répondre que le sexisme, le racisme et l’homophobie sont des problèmes tout aussi systémiques face auxquels leurs actions, ou celles des individus qu’elles condamnent, pèsent bien peu.

Serait-ce parce qu’elles ne croient pas au pouvoir des manifestations, de la grève, à la possibilité de faire plier le gouvernement ? Pourtant beaucoup d’entre elles n’hésitent pas à sortir dans la rue quand elles estiment que les enjeux sont importants. 

Serait-ce parce qu’elles manquent de temps ou d’argent ? Pourtant beaucoup d’engagements pour le climat permettent en fait de réaliser des économies, et ne requièrent pas de temps supplémentaire : typiquement ne pas partir en vacances à l’autre bout du monde et manger végé. 

Serait-ce parce qu’elles pensent que la lutte contre le changement climatique est un truc de privilégié ? Pourtant, les victimes du changement climatiques seront très majoritairement des personnes vivant dans des pays pauvres.

Je n’ai pas ici l’intention d’être accusateur ou prétentieux. Même si j’essaie de faire des efforts, je suis moi-même loin d’être parfait. Par ailleurs, ces connaissances ont peut-être de très bonnes raisons qui expliquent leur manque d’implication. Je cherche plutôt à souligner mon incompréhension. Mon incapacité à comprendre pourquoi les gens se sentent si peu investis par la lutte contre le changement climatique. Pourquoi ils ne cherchent pas à agir sur leur impact environnemental individuel, celui des entreprises ou de l’état.

Au final, le fait que pokémon se mette à parler du changement climatique me semble correspondre plus ou moins au même symptôme. Parler du changement climatique, être convaincu de son importance, sensibiliser à son sujet, dénoncer les quelques climato sceptiques qui subsistent encore, faire preuve de cynisme quant à la situation ne nécessitent pas d’efforts particuliers. Ils permettent même d’avoir l’air cool et engagé, de faire partie du camp des gentils à moindre frais. C’est pour cela que je pense que nous devons oeuvrer à déplacer le “curseur de l’engagement” et faire en sorte que l’engagement minimal dans la lutte contre le changement climatique ne puisse se limiter à des paroles ou à une posture, mais doive s’accompagner d’actions concrètes et pertinentes. Nous ne pouvons nous permettre de prendre le changement climatique à la légère tant ses conséquences peuvent être désastreuses. Nous ne devrions pas considérer que la simple reconnaissance du problème et de la nécessité d’agir relève d’un quelconque engagement. Peut-être même devrions nous aller encore plus loin et considérer l’engagement faible comme tout aussi immoral que l’inaction ?

Tom Bry-Chevalier

[1] Au passage, l’acidification des océans est l’autre grande conséquence de l’augmentation de la concentration de carbone dans l’atmosphère. Moins médiatisée que son grand frère, le changement climatique, elle a néanmoins des répercussions importantes. 

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