“Tout est problématique”

Mon voyage au centre d’un monde politique sombre, et comment je m’en suis échappée


Traduction d’un article de Trent Eady[1] publié dans le McGill Daily le 24 Novembre 2014. Texte original disponible ici.


Je suis une activiste queer[2] depuis que j’ai 17 ans. J’ai grandi dans une ville rurale socialement conservatrice où les gens me criaient des insultes homophobes depuis la fenêtre de leur camionnette. La haine anti-queer m’a intimidée, mais elle a également allumé un feu en moi. Au cours de ma dernière année de lycée, j’ai décidé de mettre en oeuvre tout ce qui était en mon pouvoir pour créer un changement dans ma ville, avant d’obtenir mon diplôme et de la quitter pour de bon. Je me sentais investie du devoir d’aider les autres jeunes queer qui avaient trop peur de faire leur coming-out, ou qui se haïssaient eux-mêmes. J’ai prononcé un discours passionné sur la tolérance lors d’une assemblée scolaire, distribué des flyers dans toutes les classes, et mis sur pied un groupe pour les élèves queers et leurs allié.e.s.

Peu de temps après, j’ai été exposée aux idées de Judith Butler, un mélange audacieux et pénétrant de troisième vague féministe et de théorie queer. J’entrapercevais la vérité à travers la perspective radicale de Butler sur le genre, et elle m’apparaissait comme libératrice. Le malaise que j’ai éprouvé toute ma vie à l’idée d’être placée dans une boîte – une catégorie de genre binaire – se retrouvait légitimé et expliqué. C’est à partir de ce moment que ma passion pour le féminisme a commencé pour de bon. J’ai mis un autocollant sur le pare-chocs de ma voiture qui disait : « Les femmes disciplinées façonnent rarement l’Histoire. » J’ai souscris à un abonnement au magazine Bitch[3]. Quand après avoir obtenu mon diplôme est venu le temps d’étudier à McGill, je me suis inscrite avec enthousiasme à un cours de théorie féministe, ainsi qu’à un cours d’études Queer, le sujet qui deviendrait plus tard ma mineure[4].

Mon monde n’a cessé de s’étendre à partir de là. À Montréal, j’ai été exposée à une plus grande diversité de personnes et de perspectives que jamais auparavant. Le même genre de transformation qui s’était produit en moi au sujet du genre se produisait à nouveau avec la race et le handicap. J’ai découvert le classisme et le capitalisme. A Rad Frosh, un atelier donné par le célèbre activiste Jaggi Singh m’a initiée à l’anarchisme. Ma première année à McGill a été un tourbillon de nouvelles personnes et de nouvelles révélations.

Lors de ma deuxième année, je me suis davantage immergée encore. Je me suis fortement impliquée auprès d’une variété de groupes et d’organisations queer, féministes, généralement anti-oppression et d’extrême gauche, dans toutes leurs combinaisons (Mob Squad est un exemple parmi tant d’autres). Je lisais des livres comme Why Are Faggots So Afraid of Faggots[5] ? et L’insurrection qui vient. Je criais de tous mes poumons lors des manifestations. Tant de manifestations. Marcher dans la rue en portant une pancarte qui disait « Fuck Capitalism » était devenu ma principale forme d’activité physique. C’était l’année des protestations contre les frais de scolarité. Il y avait beaucoup d’excitation dans l’air. Avec un peu de chance je pensais qu’il y aurait peut-être, seulement peut-être, une révolution. Une fille peut bien rêver.

En 2012, j’ai atteint le sommet de mon radicalisme. Les choses que j’ai faites cette année-là comprennent l’occupation d’un bâtiment du campus (pour la deuxième fois), la mise en échec d’un garde de sécurité, être percutée par un flic à mobylette, assister à une AG entière de l’Association étudiante de l’Université McGill, et l’esquive de grenades assourdissantes lancées par la police. (Et j’étais loin d’être aussi hardcore que la plupart des personnes que je connaissais. « J’adore la façon dont le spray au poivre nettoie vos sinus », disait l’une d’elles. Certain.e.s ont participé à des black blocs. A un moment donné, quelques-un.e.s ont passé la nuit en prison.)

Depuis, ma vision politique du monde n’a cessé d’évoluer et de s’affiner. Je ne désire plus ardemment une révolution. Je ne déteste plus le capitalisme ou l’État comme s’ils avaient tué mon chien. Je penche toujours à gauche politiquement, mais pas de manière aussi radicale. Je vois désormais les systèmes économiques et politiques avec un œil d’ingénieur, plutôt que via le prisme de l’indignation morale. Je suis toujours aussi passionnée par l’activisme queer et le féminisme, et j’aspire à être une alliée des autres mouvements anti-oppressions autant que je l’ai toujours été. J’ai l’impression d’avoir une compréhension plus riche et plus nuancée que jamais de la politique et de l’éthique anti-oppression. J’ai retenu toutes les leçons que j’ai apprises. Je suis reconnaissante envers les nombreuses personnes qui m’ont fait part de leur point de vue.

Je vais bientôt obtenir mon diplôme, et je pense à mes années à Montréal avec nostalgie et regret. Quelque chose me démange depuis un certain temps. J’ai quelque chose à dire à tout le monde avant de partir. Quelque chose que je voulais dire depuis longtemps, mais pour lequel j’ai eu du mal à trouver les bons mots. Je dois dire aux gens ce qui n’allait pas avec le militantisme dans lequel j’étais engagée, et pourquoi je m’en suis éloignée. J’ai beaucoup de bons souvenirs de cette époque, mais dans l’ensemble, ce fut le chapitre le plus sombre de ma vie.

Je souscrivais à une forme particulière de vision politique qui prévaut à McGill et à Montréal plus généralement. Une sorte de fusion entre une certaine politique anti-oppressive et une certaine politique de gauche radicale. Cette forme particulière de politique part de bonnes intentions et de nobles causes, mais tourne au cauchemar. En général, les activistes impliqué.e.s dans ces mouvements sont les personnes les plus gentilles et les plus consciencieuses que vous pourriez espérer rencontrer. Mais à un moment donné, iels ont pris un mauvais tournant et leur dévouement à la justice sociale les amené.e.s à faire fausse route. Ayant été fortement impliquée dans ces mouvements avant de m’en éloigner, je pense que je peux mettre en lumière une vérité douloureuse mais nécessaire.

Avertissement important : je soutiens ardemment la politique anti-oppressive en général et je n’ai que des bonnes choses à dire à son sujet. Mes opinions politiques actuelles penchent toujours très à gauche, bien qu’il ne s’agisse pas d’une gauche aussi radicale. Je suis fondamentalement une sociale-démocrate qui aime les coopératives et croit au revenu de base universel, la soi-disant « voie capitaliste vers le communisme ». Je suis d’accord avec la gauche radicale sur bien des sujets, mais je suis en désaccord avec elle sur beaucoup d’autres. Je suis profondément contre le marxisme-léninisme et l’anarchisme social, mais je suis favorable au socialisme de marché et à la démocratie directe. Je n’ai aucune critique à formuler à l’égard de la gauche radicale en général, du moins pas ici, pas aujourd’hui. Ce que je me sens obligée de critiquer n’est qu’un phénomène politique très spécifique, une incarnation particulière d’une politique radicale de gauche, les mouvements anti-oppressifs.

Il y a quelque chose de sombre et vaguement sectaire dans cette forme particulière de politique. Après y avoir beaucoup réfléchi, j’en suis arrivée à extraire quatre caractéristiques fondamentales qui la rendent si troublante : le dogmatisme, la pensée de groupe[6], une mentalité de croisé, et l’anti-intellectualisme. J’entrerai dans le détail de chacune d’entre elles. Ce qui suit est autant une confession qu’un avertissement. Je ne mentionnerai pas un seul péché dont je n’ai pas été pleinement coupable en mon temps.

Premièrement, le dogmatisme. Une façon de tracer la différence entre une croyance ordinaire et une croyance sacrée est que les personnes qui ont des croyances sacrées pensent qu’il est moralement répréhensible pour quiconque de remettre en question ces croyances. Si quelqu’un remet en question ces croyances, il ne se montre pas seulement stupide ou dépravé ; il fait activement preuve de violence. Il pourrait tout aussi bien donner des coups de pied à un chiot. Quand les gens ont des croyances sacrées, il n’y a pas de désaccord sans animosité. Dans cet état d’esprit, les gens qui n’étaient pas d’accord avec moi n’avaient pas seulement tort ; ils étaient des personnes ignobles. Je regardais de près ce que les gens disaient, à la recherche de propos répréhensibles. Toute infraction vous faisait perdre des points. Trop d’infractions et vous finissiez sur ma liste noire. Appeler ces croyances « sacrées », c’est une jolie façon de dire qu’elles sont des dogmes.

Cette façon de penser divise rapidement le monde entre un endogroupe et un exogroupe, entre croyants et païens, entre justes et méchants. « Je déteste être entouré de gens non radicaux », m’a un jour envoyé par SMS une amie, furieuse contre ses colocataires plus modéré.e.s. Les membres de l’endogroupe sont tenu.e.s de respecter les mêmes normes rigoureuses. Chaque hérésie mineure vous éloigne un peu plus du groupe. Les gens craignent de dire que quelque chose est trop radical de peur d’être perçu comme trop modéré. Inversement, montrer votre dévotion à la cause vous vaut le respect. La pensée de groupe devient le modus operandi. Lorsque je faisais partie de groupes comme celui-ci, tout le monde était exactement sur la même longueur d’onde au sujet d’un éventail suspicieusement large de questions. Les désaccords internes étaient rares. La communauté insulaire servait d’incubateur à des opinions extrêmes et irrationnelles.

À cause de leurs oeillères les militant.e.s impliqué.e.s dans ces cercles d’organisation finissent par développer une mentalité de croisé : une attitude extrêmement moralisatrice fondée sur la conviction qu’iels font l’équivalent séculier de l’œuvre de Dieu. Cette attitude ne vient pas de leur ego ou d’un sentiment de supériorité. À vrai dire, les militant.e.s que je connaissais, et moi-même, avions tendance à nous dénigrer plus qu’autre chose. Ce n’était pas à propos de nous, mais du travail désespérément nécessaire que nous étions en train de faire, des gens que nous tentions d’aider. Le danger de cette mentalité est qu’elle transforme le monde en une bataille entre le bien et le mal. Des actions qui dans un contexte différent sembleraient extrêmes et insensées deviennent naturelles et attendues. Je n’ai pas hésité à faire beaucoup de choses que je ne ferais jamais aujourd’hui.

Il y a beaucoup à admirer chez les militant.e.s avec lesquel.le.s je me suis suis liée d’amitié. Iels n’ont que les meilleures intentions. Iels sont désintéressé.e.s et dévoué.e.s à faire ce qu’iels pensent être juste, même au prix de grands sacrifices personnels. Malheureusement, dans ce cas, leur conscience les a trahi.e.s. Ma conscience m’a trahie. Ce n’est que lorsque je me suis finalement donnée la permission d’être égoïste, après des mois et des mois à m’user jusqu’à la corde malgré mon horrible épuisement, que j’ai finalement atteint la distance critique pour repenser mes convictions politiques.

L’anti-intellectualisme est une pilule que j’ai avalée, mais elle est restée coincée dans ma gorge, ce qui m’a finalement sauvée. Il existe sous plusieurs formes. Les militant.e.s de ces cercles expriment souvent leur mépris pour la théorie parce qu’iels considèrent les questions théoriques comme des réflexions vaines et oisives très éloignées des vrais problèmes de terrain. C’est ce qui a un jour conduit l’un de mes amis à déclarer, avec colère et incrédulité : « La vie des gens n’est pas une question théorique ! » Ce même ami acceptait pourtant de nombreuses théories sur la vie des gens, ce qui révèle quelque chose d’important. Presque tout ce que nous faisons dépend d’une croyance théorique ou d’une autre, que les théories en question soient simples ou complexes, implicites ou explicites. Les questions théoriques ne sont que des questions générales ou fondamentales sur des sujets que nous estimons suffisamment importants pour prendre le temps d’y réfléchir. Elles comprennent les questions éthiques, les questions de philosophie politique et les questions relatives au statut ontologique du sexe, de la race et du handicap. En fin de compte, il est difficile de tracer une ligne claire entre la théorie et la pensée en général. Le mépris de la pensée est ridicule, et personne ne l’exprimerait jamais s’iel en avait conscience.

Particulièrement chez la gauche radicale, cette tendance anti-théorique génère beaucoup de rhétorique creuse et de fanfaronnades, de complaintes passionnées contre le monde ou certains de ses aspects, sans qu’émerge une alternative claire, détaillée et concrète. Il y avait une excuse commune pour cela. Comme l’a écrit une amie militante dans un courriel : « L’organisation actuelle de la société nuit fatalement à notre capacité à imaginer des alternatives ayant du sens. En tant que telles, les propositions constructives ne feraient que reproduire les dynamiques actuelles. » Bien qu’elle soit elle-même formulée dans un langage théorique, cette affirmation s’oppose à la théorisation des alternatives politiques.. Pendant longtemps, j’ai accepté cette logique. Puis j’ai réalisé que la simple opposition au statu quo ne suffisait pas à nous distinguer des nihilistes. Dans l’industrie informatique, un logiciel qui n’est jamais publié s’appelle « vapourware ». Nous devrions nous méfier des vapourware politiques. Si une personne n’a aucune alternative à proposer face au statu quo, ou du moins rien de très spécifique, alors de quoi parle-t-elle ? Elle produit de la vapourware politique, fait la publicité d’un produit qui n’existe pas.

L’anti-intellectualisme se manifeste aussi avec force du côté de la lutte anti-oppressive. Elle se traduit par l’idée que la connaissance non seulement de ce qu’est l’oppression, mais aussi de toutes les questions éthiques qui s’en rapportent, n’est accessible que par l’expérience personnelle. Les réponses à ces questions éthiques sont traitées sur le mode de la révélation. Dans le domaine académique de l’éthique, les propositions éthiques sont jugées sur la force de leurs arguments, par une forme d’accès universel. Certain.e.s militant.e.s trouvent cette approche intolérable.

Le principe probablement le plus profondément ancré dans une certaine version de la politique anti-oppressive – qui n’en est aucun cas la seule version – est que les membres d’un groupe opprimé ont un accès infaillibles à tout ce qui concerne l’oppression à laquelle leur groupe fait face. Ce principe découle de la règle générale selon laquelle les groupes marginalisés doivent pouvoir parler pour eux eux-mêmes. Mais cette règle est poussée jusqu’à des extrêmes insensés.

Permettez-moi d’illustrer mon propos par un exemple. L’homophobie est généralement bien plus familière aux homosexuel.le.s, qui la subissent, qu’aux hétérosexuel.le.s. De plus, pour une personne homosexuelle, la réaction de la société face à l’homophobie représente un enjeu bien plus important, de sorte que son point de vue à ce sujet importe davantage. Cependant, il n’y a rien d’intrinsèque à l’homosxualité qui ferait des homosexuel.le.s des expert.e.s au sujet de l’éthique de l’orientation sexuelle.

Prenons un cas extrêmement simple, on peut comprendre que l’homosexualité est éthiquement tout à fait acceptable sans l’entendre dire par une personne homosexuelle. Si vous êtes hétérosexuel.le et qu’un.e homosexuel.le vous dit que l’homosexualité est immorale, vous pouvez avoir confiance en votre jugement sur le fait que cette personne dise n’importe quoi. Dans cette situation, la personne hétérosexuelle a raison et la personne homosexuelle a tort au sujet de l’homosexualité et de l’homophobie. Les homosexuel.le.s n’ont pas d’accès spécial aux faits moraux, en général ou quant à l’orientation sexuelle en particulier. Certes, les homosexuel.le.s ont certes tendance à mieux connaître l’éthique de l’orientation sexuelle que les personnes hétérosexuelles, mais c’est seulement parce que les circonstances de nos vies nous poussent à y réfléchir.

Si je disais la même chose dans un autre contexte qui n’est pas aussi simple – où l’opinion correcte n’est pas si évidente – je serais fermement condamnée pour mes propos. Mais ce n’est pas la simplicité de l’exemple qui le rend valable. Les membres de groupes opprimés ne sont que des personnes, avec des pensées finalement aussi faillibles que celles de n’importe qui d’autre. Ce ne sont pas des oracles qui dispensent la sagesse éternelle. Ironiquement, ce principe d’infaillibilité, destiné à combattre l’oppression, a permis à l’essentialisme de se larver et de s’imposer. Le trait qui définit l’appartenance d’une personne à un groupe est considéré comme une source innée de connaissances éthiques. Cela ne dit rien du vaste problème qui consiste à décider de qui dispose de cet accès épistémique privilégié. Certainement pas quelqu’un qui « sait » que l’homosexualité est dégoûtante et immorale, mais pourquoi pas, si l’on se fie simplement à la révélation privée plutôt qu’à une épistémologie universelle ?

Prenons l’exemple des “otherkin”, des personnes qui pensent littéralement être des animaux non humains ou des créatures magiques et utilisent les concepts et le langage des mouvements anti-oppression pour parler d’elles-mêmes. Je n’ai aucun problème à tirer mes propres conclusions sur l’expérience vécue par les otherkin. Personne n’est littéralement une abeille ou un dragon. Pour évaluer les affirmations en matière d’oppression, nous ne pouvons pas nous contenter de croire ce que les gens disent à propos d’eux-mêmes. Si je prenais au sérieux l’idée de l’infaillibilité des opprimé.e.s, je devrais croire que les dragons existent. C’est pourquoi l’idée d’infaillibilité est un si piètre guide. (Je m’attends presque à ce qu’on me lance un : « Vérifie ton privilège d’humain ! »)

C’est un signe inquiétant dès lors qu’un mouvement politique renonce à des modes d’accès à la connaissance universels, et qui, en outre, leur deviennent ouvertement hostiles. L’anti-intellectualisme et son recours au présupposé de connaissances innées sont l’une des caractéristiques d’une idéologie sectaire ou totalitaire.

L’anti-intellectualisme était l’une des facettes de cette vision du monde que je n’ai jamais acceptées complètement. J’étais dogmatique, j’étais en proie à la pensée de groupe et j’avais une mentalité de croisé, mais je n’ai jamais été tout à fait anti-intellectuelle. Depuis mon enfance, la recherche de la connaissance est ma vocation. Elle fait partie de moi, et je n’ai jamais pu lui tourner le dos. Du moins, pas complètement. Et c’est par cette fissure que la lumière est entrée. Ma passion pour la réflexion profonde et la pensée systématique n’a jamais cessé. Presque par accident, j’ai pris une pause dans mon activité de militante. J’ai passé du temps à essayer d’être heureuse et en paix, loin de Montréal. Cela faisait longtemps que je n’avais pas eu le temps et la liberté de simplement penser. J’ai d’abord tiré sur quelques fils, puis tout s’est éclairci. Lentement, ma vision politique du monde s’est effondrée sur elle-même.

Les conséquences ont été merveilleuses. Un monde qui me semblait gris et sans espoir s’est rempli de couleurs. Je ne peux pas vous signifier à quel point ma vision du monde était sombre. Un ami militant m’a dit un jour, en toute sincérité : « Tout est problématique. » C’était le consensus général. J’ai dit quelque chose de bien plus sombre lors d’un appel téléphonique à un vieil ami qui vivait dans une autre ville, loin de mon monde politique. Comme un nombre disproportionné de personnes de la gauche radicale, j’étais déprimée et je passais beaucoup de temps à soupirer dans le combiné. « Je ne crains pas que tu te tues », a dit mon ami « je sais que tu veux vivre pour toujours. » J’ai alors laissé échapper un rire faible et triste, avant de répondre : « Quand je disais  ça, j’étais bien plus heureuse qu’aujourd’hui. » Perdre mon idéologie politique a été extrêmement libérateur. Je suis devenue une personne plus heureuse et, je crois, une meilleure personne.

Je viens de dire beaucoup de choses négatives. Pourtant, mon but ici est évidemment de faire quelque chose de positif. Je critique cette forme de militantisme parce que j’estime qu’elle mène un combat juste et nécessaire. Mais je ne veux pas me contenter de critiquer sans proposer une alternative. Permettez-moi donc de donner quelques conseils constructifs à tou.te.s celleux qui s’intéressent à l’activisme anti-oppression et/ou de gauche.

Tout d’abord, soyez humble. Vous trouverez peut-être cela rafraîchissant. Les autres aussi. Soyez énergique, passionné.e, mais « restez ouvert.e d’esprit ». Questionnez-vous aussi farouchement que vous questionnez la société.

Deuxièmement, traitez les gens comme des individus. Par exemple, ne traitez pas les membres d’un groupe opprimé comme autant de porte-paroles faisant autorité pour l’ensemble de leur groupe. Les gens ne sont pas connectés entre eux via une sorte de conscience collective. Les traiter ainsi, en plus d’être essentialiste, conduit nécessairement à des contradictions puisque, évidemment, tout le monde n’est pas d’accord sur tout. Il n’y a pas de raccourci qui vous permette d’éviter de penser par vous-même à propos d’une oppression simplement en vous en remettant au jugement des autres. Vous devez décider aux jugements de qui vous fier, ce qui revient à juger par vous-même. Cela vous laisse une énorme responsabilité sur les épaules. Saisissez-là fermement. Acceptez la responsabilité et affinez votre réflexion. Remarquez les contradictions, les biais et les sophismes. Lorsque vous entendez, au sujet d’une oppression, l‘opinion d’un de ses victimes, cherchez à obtenir des opinions contraires chez d’autres victimes et confrontez ces opinions. N’ayez pas peur d’avoir des idées et des perceptions originales.

Troisièmement, apprenez à être diplomate. Tout n’est pas une guerre du bien contre le mal. Des gens raisonnables, informés et consciencieux sont souvent en désaccord sur des questions éthiques importantes. Il y a des conceptions différentes de ce qu’être anti-oppression implique, alors habituez-vous à être en désaccord. Lorsqu’il s’agit de désaccords moraux, il faut s’attendre à de l’incrédulité, à de la colère et à un sentiment d’urgence. Ces sentiments font partie intégrante des désaccords moraux. C’est ce qui rend la diplomatie si nécessaire. Autrement, tout devient l’objet de disputes incessantes.

Quatrièmement, adoptez une approche systémique du spectre politique. Traitez la recherche de la meilleure société comme un problème d’ingénierie. Pensez à des propositions spécifiques et concrètes. Fonctionneraient-elles vraiment ? Considérez leur désirabilité et leur faisabilité. Affinez vos catégories au-delà de simples dichotomies comme capitalisme/socialisme ou étatisme/anarchisme.

Je ne vais pas laisser ma désillusion face à mon activisme passé me décourager de faire le bien à l’avenir. Si vous vous sentez désabusé.e de la même façon, gardez espoir. Tant que vous apprenez de vos erreurs, personne ne peut vous blâmer d’essayer d’être une bonne personne. 


[1] Cet article a été publié à l’origine sous le pseudonyme « Aurora Dagny », et a été modifié pour refléter le vrai nom de l’autrice en janvier 2017.

[2] [NdT] Le terme “queer” est utilisé pour désigner l’ensemble des minorités sexuelles et de genres. À ce titre il est souvent préféré au terme “LGBT” car plus inclusif.

[3] [NdT] Magazine féministe indépendant https://fr.wikipedia.org/wiki/Bitch_(magazine) 

[4]  [NdT] Aux Etats-Unis et au Canada, la mineure est définie comme étant un domaine d’études secondaire que les étudiant.e.s choisissent et suivent en parallèle de leur cursus principal.

[5]  [NdT] On pourrait traduire le titre par “pourquoi les pédés ont aussi peur des pédés ?”. Pour avoir une idée du contenu du livre : https://www.akpress.org/whyarefaggots.html 

[6]  https://fr.wikipedia.org/wiki/Pens%C3%A9e_de_groupe

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