Les altruistes efficaces pensent mal

Une série de six articles a récemment été publiée sur le blog Zet-éthique Métacritique (zet-ethique.fr), fustigeant celles et ceux avançant l’idée que “les gens pensent mal”. Si cette série avance de nombreuses réflexions et constats intéressants et que je partage, ses deux derniers articles ont atténué mon enthousiasme à son égard en faisant mention de l’altruisme efficace en des termes peu élogieux. Or, il me semble qu’une partie non négligeable des critiques émises est le résultat de malentendus ou de raisonnements et postulats sous-jacents non explicités, faisant que la critique puisse être perçue très différemment en fonction des références de chacun.

L’altruisme efficace comporte de nombreuses idées, parfois complexes et contre-intuitives. L’ouverture constante à la critique (qu’elle soit interne ou vienne de l’extérieur) fait partie de l’ADN du mouvement. Il ne sera donc pas ici question de “défendre” l’altruisme efficace mais bien de nuancer certains propos et affirmations discutables afin que la critique puisse germer en des terres plus fertiles.

J’ai choisi de rédiger cette réponse sur mon blog afin d’avoir la place et le temps de développer correctement ma pensée. Je remercie par ailleurs sincèrement Ce n’est qu’une théorie et Gaël Violet, les auteurs des articles sur lesquels je vais revenir, qui ont pris la peine de répondre à une première version de ce texte afin d’éclaircir et nuancer quelques incompréhensions mutuelles. Je vais tenter d’intégrer autant que possible leurs commentaires et réponses à ce texte, soit en note de bas de page (je vous invite donc à les lire) soit directement en fin de paragraphe. Si la discussion est parfois difficile, surtout quand certains désaccords sont profondément ancrés dans nos systèmes moraux, je suis globalement satisfait des échanges que nous avons eus, et de leur dénouement.


Avant propos : je m’identifie comme aspirant altruiste efficace, et je milite pour la promotion du mouvement de l’altruisme efficace depuis 2015. Cela ne m’empêche pas cependant de m’intéresser et de m’impliquer dans d’autres mouvements, notamment liés aux questions de justice sociale. Au moment où j’écris cet article, je suis employé à temps partiel par l’association “Altruisme Efficace France”. Je ne m’exprime néanmoins qu’en mon nom propre, et je rédige cette réponse de mon initiative et sur mon temps libre.


Avant d’entamer la lecture de ce texte, j’invite les personnes qui ne l’ont pas déjà fait à lire la série d’articles à laquelle je réagis, en particulier les parties 5 et 6 abordant les sujets qui nous intéressent ici. Toutefois, ma réponse se basant sur des citations ou captures d’écran des passages mentionnant l’altruisme efficace, je juge qu’il ne s’agit pas d’une étape nécessaire à la compréhension de ce qui va suivre[1]. Enfin, je vais structurer ma réponse de manière chronologique, en essayant de répondre à chaque paragraphe faisant mention ou référence à l’altruisme efficace selon leur ordre d’apparition.

Commençons donc par la première mention faite de l’altruisme efficace :

Beaucoup de choses me semblent à nuancer ici, à commencer par le lien entre altruisme efficace et utilitarisme[2]. S’il est vrai que de nombreuses personnes au sein de l’altruisme efficace se définissent comme utilitaristes, l’un n’implique pas forcément l’autre. En effet, le fondement philosophique minimal de l’altruisme efficace est susceptible d’être soutenu par une grande variété de positions éthiques, et il n’est pas nécessairement, comme on peut le lire ici, une nouvelle forme de conséquentialisme ou d’utilitarisme. De fait, il existe différents points de vue quant à la question de savoir si l’altruisme efficace implique des affirmations éthiques normatives telles que « nous devrions faire le plus de bien possible ». Une vision courante de l’altruisme efficace consiste à dire que celui-ci n’est pas un ensemble de règles normatives (disant ce que les gens « devraient faire« ) mais plutôt un projet, intellectuel et pratique, consistant à « essayer de comprendre comment utiliser les ressources de la manière la plus efficace possible pour avoir un impact positif sur le monde avec une unité de ressources donnée « [3] puis à mettre en pratique les connaissances ainsi acquises. Selon ce point de vue, plusieurs théories morales normatives telles que le conséquentialisme, l’égalitarisme, le prioritarisme, le contractualisme, l’éthique déontologique, l’éthique de la vertu, et même de nombreux enseignements religieux sur l’altruisme, peuvent être compatibles avec le projet d’un altruisme efficace.

Par ailleurs, je suis tout à fait d’accord avec l’idée que les questions éthiques ne sauraient se limiter à de simples questions de valeurs et à de la pure logique comptable. En fait, contrairement à ce que l’on peut comprendre du paragraphe auquel je réponds, je pense même que la quasi totalité des gens au sein de l’altruisme efficace seraient d’accord. Je reprends à ce propos une des slides que j’ai pu utiliser pour présenter l’altruisme efficace : 

Les résultats empiriques seuls (qui peuvent aussi bien être quantitatifs que qualitatifs par ailleurs) ne nous informent en rien sur ce que nous devrions faire. Un questionnement moral est au préalable nécessaire[4], et on ne s’étonnera donc pas de constater que le mouvement de l’altruisme efficace grouille de philosophes, notamment parmi ses fondateurs. 

J’ajouterais à cela que l’altruisme efficace n’est pas une philosophie achevée et complète prétendant décrire comment vivre moralement. On ne saurait dès lors qualifier de non rationnelle toute proposition s’éloignant de l’idée que l’on se fait du bien[5]. Cependant une approche altruiste efficace peut être pertinente pour toute théorie supposant une raison de faire le bien et qui suppose que le bien-être des autres fait partie du bien.

Je ne reviens pas immédiatement sur l’accusation de tyrannie de la majorité et de mise à l’écart des minorités que je traiterai plus tard. J’aimerais cependant souligner que cette accusation est historiquement assez fausse. Bentham, souvent considéré comme étant le père de l’utilitarisme, est notoirement connu pour son opposition à l’esclavage, sa défense de l’homoséxualité, et sa prise en compte des intérêts des animaux, à une époque où ces positions étaient très loin de faire l’unanimité

Et Bentham est loin d’être un cas isolé. Il existe par exemple un texte célèbre de Mill (chapitre III de De la liberté) où il développe une défense assez vigoureuse de la protection des minorités. Dans ce texte, Mill critique l’uniformisation des individus par la société et affirme que ceux qui échappent aux normes peuvent être bénéfiques à la masse. L’idée sous-jacente étant que les marginaux ont une individualité qui s’expriment tout particulièrement, ils arrivent à s’émanciper des coutumes et ont la possibilité d’accéder à de nouvelles vérités, de produire de nouvelles choses.[6] Si Mill ne pense pas directement aux minorités au sens où on l’entend aujourd’hui, il donne une défense utilitariste des marginaux qui est tout à fait applicable de nos jours pour la race, le genre, l’orientation sexuelle, etc. 


Enchaînons avec l’expérience de pensée que nous propose immédiatement l’auteur pour appuyer son propos : 

J’aimerais ici revenir sur une idée assez répandue à propos de l’utilitarisme, mais qui me semble néanmoins erronée. Beaucoup de gens semblent en effet se figurer que la plupart des utilitaristes se limiteraient à une logique purement comptable de “10 000 contre 1” sans jamais pondérer en fonction du coût et des bénéfices attendus par chaque décision à notre disposition, ou des intérêts en jeu. A ma connaissance, il s’agit d’une position rarissime au sein de l’utilitarisme, que je ne crois pas avoir jamais croisée[7]. Ceci dit, il existe de nombreuses réflexions et des désaccords important en éthique des populations.

Si ce passage m’a initialement semblé faire preuve d’une incompréhension quant à ce qu’est l’altruisme efficace, mes échanges avec les auteurs m’ont permis de saisir qu’il fallait le comprendre en termes marxistes[8]. Sans cet éclairage, il critique une position qui à ma connaissance n’a jamais été tenue au sein du mouvement, à savoir que les coûts seraient uniquement à envisager sous l’angle économique. Lorsque les aspirants altruistes efficaces parlent de “ressources” celles-ci sont systématiquement envisagées dans leur globalité : argent certes, mais aussi temps, motivation, compétences, réputation, capital social etc. Un coût important à prendre en compte est également le coût de renoncement, ou coût d’opportunité. Dans l’expérience de pensée proposée par les auteurs, cela signifie donc de renoncer à aider un enfant né non-voyant et non-entendant ou de renoncer à financer 10 000 appareils dentaires. Si ces appareils dentaires n’apportent qu’un bénéfice esthétique sans aucune répercussion significative, on peut se dire qu’il serait rationnel, toutes choses égales par ailleurs si l’on disposait de la même quantité de ressources, de venir en aide à l’enfant. Si en revanche, on savait que les enfants n’ayant pas bénéficié de soins dentaires ont une propension forte à devenir victimes de harcèlement, au point qu’une partie d’entre eux songe au suicide, et que les ressources dont nous disposons ne permettent pas de changer la culture à l’origine du harcèlement, la réponse peut être différente. Pour résumer, l’altruisme efficace prend en considération les coûts économiques certes, mais il intègre également de nombreuses autres formes de coûts (temps, énergie, motivation, propension à vouloir faire une bonne action, charge émotionnelle ou mentale etc..), y compris les coûts en termes d’opportunités non-réalisées, ou encore la valeur de la meilleure autre option non-réalisée.  

La réflexion développée ici revient souvent, y compris au sein du mouvement. Si j’essaie de la résumer, elle consiste à affirmer que l’altruisme efficace ne peut envisager de changement systémique, ou a minima qu’il n’en fait pas suffisamment sa priorité. C’est aller selon moi un peu vite en besogne. Tout d’abord parce que beaucoup d’altruistes efficaces aspirent de fait à changer le système, en s’intéressant par exemple à la coopération et au système de gouvernance mondiale et de prise de décision institutionnelle, en souhaitant mettre fin à l’élevage industriel, ou encore via la promotion de réformes politiques dans divers domaines comme la justice pénale.

Les auteurs m’ont ensuite précisé que selon eux, les changements systémiques envisagés et promus par l’AE relevaient davantage de la réforme que du changement de système, ce qui est est mon sens discutable ne serait-ce que pour la partie du mouvement s’intéressant à la souffrance animale. J’attire cependant l’attention du lecteur sur l’existence d’une branche de l’AE (certes très minoritaire) anti-capitaliste, témoignant d’une possible conciliation de ces idéologies. Aussi, l’existence d’une branche anti-capitaliste de l’AE ne signifie pas que le reste du mouvement de l’AE est fondamentalement pro-capitaliste : de fait je pense que quasiment tout le monde sur Terre observe à son échelle de graves travers du capitalisme qu’il souhaiterait corriger, les aspirants altruistes efficaces n’étant pas en reste à ce niveau là. Cela signifie simplement que directement renverser le capitalisme n’est pas perçu comme extrêmement prioritaire au sein du mouvement, par exemple car il demeure trop d’incertitudes quant à sa faisabilité ou ses conséquences. Cela dit cette position, comme chacune dans l’AE, est susceptible d’évoluer avec le temps et selon le contexte.

Pour revenir à la question du changement systémique : comme beaucoup de personnes au sein de l’altruisme efficace, j’accorde de l’importance aux intérêts des animaux. Or, la branche de l’altruisme efficace qui s’intéresse aux animaux ne recommande pas simplement de devenir végane, si je paraphrase les auteurs, de se contenter de solutions uniquement “dans le système”. Au contraire, elle cherche assez explicitement à mettre fin à l’élevage industriel. Pour ce faire, certaines personnes au sein de l’altruisme efficace animaliste promeuvent et mènent des campagnes institutionnelles d’envergure, ou aspirent à modifier profondément nos systèmes de production alimentaire en promouvant des alternatives à la viande conventionnelle comme les protéines végétales ou la viande cultivée.

Cela étant dit, je concède aux auteurs deux choses.
D’une part, du moins à ses débuts, Givewell ne s’intéressait que peu aux changements institutionnels comme méthode potentiellement efficace pour améliorer les conditions de vie des personnes dans les pays en développement. Les choses ont cependant changé depuis.
D’autre part, s’il existe bel et bien une branche de l’AE œuvrant pour un changement de système au sens où l’entendent les auteurs, celle-ci est pour le moment peu audible et loin d’être représentative du mouvement.

Au cœur de l’altruisme efficace se trouve l’idée fondamentale de se demander (via l’analyse de données empiriques, mais pas seulement) quelles sont les mesures qui ont en fin de compte le plus d’impact. Il est tout à fait possible que les interventions structurelles et systémiques aient la plus grande valeur altruiste attendue. Cependant, on peut également penser que prioriser les interventions « dans le système » puisse être une stratégie souhaitable à différents égards, et ne doive donc pas être totalement ignoré. A chaque fois que nous décidons de faire autre chose que de sauver directement des vies humaines (qui ne pourraient être sauvées sans nos ressources – nous décidons pour le meilleur ou pour le pire de la vie ou de la mort d’individus), nous devons avoir suffisamment de certitudes sur le fait que notre action alternative sera supérieure au coût d’opportunité éthique. Il y a un trade off entre l’activisme politico-structurel et le fait de sauver des vies aujourd’hui.

Il serait cependant inapproprié de qualifier les interventions d’aide directe (ou « dans le système) de « simple lutte contre les symptômes” étant donné que les recommandations de GiveWell ont pour la plupart des effets positifs à long terme, en conduisant par exemple à des taux de fréquentation scolaire manifestement plus élevés, une meilleure éducation et des revenus plus importants par la suite. Autant d’améliorations qui aboutissent également à une émancipation politique des personnes recevant de l’aide[9]. 

Ainsi, on peut penser que l’activisme politico-structurel est plus risqué puisqu’il est plus difficile d’évaluer si les « mesures qui changent le système » réussiront politiquement et le cas échéant si l’effet positif espéré à grande échelle se produira réellement[10]. Bien entendu, cela ne signifie pas qu’il ne soit pas optimal de s’attaquer à des projets structurels : ils peuvent avoir une valeur attendue plus élevée malgré une probabilité de succès plus faible, car l’enjeu est plus important. Et comme nous l’évoquions précédemment, de nombreuses personnes dans l’altruisme efficace œuvrent pour des changements systémiques. Cela signifie simplement que la question « aide directe contre changement de système » n’a pas de réponse immédiatement évidente et que les données pertinentes doivent être examinées au cas par cas.[11] 


La réflexion évoquée ici me semble plus intéressante. Elle consiste, si je caricature, à se demander “qu’est-ce que ça fait d’être une personne X dans une situation Y”. La réalité est complexe, et nous ne saurons potentiellement jamais avec exactitude ce que vivent les individus dont nous souhaitons améliorer le quotidien. Je comprends dès lors que comparer la quantité de souffrance qu’on évite via telle ou telle intervention puisse sembler arrogant.

C’est un problème dont beaucoup de gens dans le mouvement ont conscience, et presque tous sont d’accord pour dire qu’il est essentiel de bien comprendre une souffrance, un problème pour y apporter une réponse pertinente. Les altruistes efficaces essaient de se demander “ce que cela fait d’être une personne en situation d’extrême pauvreté”, “ce que cela fait d’être aveugle”, ou encore “ce que cela fait d’être un cochon dans un élevage intensif” et “ce que cela fait d’être un humain dans 100 ans si nous ne faisons rien contre le changement climatique”. Ces questions extrêmement complexes sont au cœur de nos réflexions et alimentent beaucoup de débats se basant sur des travaux issus de la philosophie, de la biologie et des sciences sociales. Malgré tout, et même si nous ne disposons pas des meilleures données du monde sur l’expérience subjective des individus que l’on souhaite aider, on peut essayer de l’estimer de façon approximative et c’est sans doute mieux que de ne rien faire.[12] “Tous les modèles sont faux, certains sont utiles”. 

Toutefois, il nous faut rester humbles quant à notre capacité à appréhender correctement les attentes des personnes dont on souhaite améliorer les conditions de vie. Les travaux d’Esther Duflo par exemple (je pense notamment à “Poor economics” dont je recommande vivement la lecture) soulignent à quel point notre incompréhension et notre méconnaissance de ce que vivent les personnes pauvres peuvent nous amener à les croire irrationnelles, et donc à prendre de mauvaises décisions. Il est malheureusement aisé de sombrer dans une approche paternaliste, dommageable à bien des égards.

Pour tenter d’apporter une réponse à ces questions complexes, nous usons de données quantitatives évidemment, mais également de données qualitatives utilisées par les économistes du développement par exemple, et plus généralement issues des sciences sociales. Nous pensons également que la concertation avec les concernés est utile, voire nécessaire, quand elle est possible. A vrai dire, les données qualitatives sont un peu partout dans nos réflexions. Même raisonner avec des DALYs, le pinacle de l’analyse quantitative, implique l’utilisation de données qualitatives. Être utilitariste ou altruiste efficace n’a (heureusement) jamais impliqué de se limiter à l’utilisation de données quantitatives, à une “logique comptable”[13].

J’aimerais aussi tordre le cou au mythe de l’empathie. A ma connaissance, les altruistes efficaces n’ont jamais défendu l’idée qu’il fallait totalement rejeter l’empathie. Au contraire, une manière imagée de présenter notre démarche consiste à l’évoquer comme “l’alliance du cœur et de l’esprit”. En revanche, ils ont pu avancer l’idée que notre empathie seule n’était pas suffisante, car elle faisait souvent un mauvais guide pour effectuer des choix moraux rationnels. Se fier uniquement à notre empathie nous amènerait à discriminer les individus qui nous ressemblent moins, n’existent pas encore, vivent loin de nous, ont une culture très différente de la notre, ne sont pas humains, etc. C’est parce que les altruistes efficaces ont la conviction intime que, toutes choses égales par ailleurs, toutes les vies se valent qu’ils se méfient des pièges pouvant être tendus par notre empathie. Peter Singer développe d’ailleurs largement ces idées dans son livre “sauver une vie”, où il s’appuie sur la littérature existante en sciences sociales, et particulièrement la psychologie sociale. 

Enfin, l’auteur de l’article conclut son expérience de pensée par le paragraphe suivant : 

Je trouve également cette remarque intéressante. Je me souviens avoir parlé dans ma lettre de motivation pour Sciences Po du concept de tyrannie de la majorité théorisé par Tocqueville, car en tant que personne en fauteuil roulant et avec un handicap lourd, l’idée avait fortement fait écho en moi. J’ai l’impression que c’est la même critique qui est ici adressée à l’altruisme efficace.[14]

Il serait prétentieux et hâtif de prétendre que l’altruisme efficace prend en compte suffisamment les intérêts des minorités. En revanche, il me semble équipé d’outils conceptuels pertinents allant en ce sens, notamment en raison de son attention portée aux causes négligées. Et d’ailleurs quand on regarde les personnes qui bénéficient des interventions suggérées par l’altruisme efficace, il serait difficile de prétendre qu’il s’agit de personnes privilégiées et dominantes : individus vivant dans des conditions d’extrême pauvreté, générations futures, animaux non humains etc[15]. 

La critique n’est cependant pas dénuée de sens, et j’estime qu’il est important que le mouvement de l’altruisme efficace la garde à l’esprit. 


Les quelques paragraphes suivants ne me semblant pas faire directement référence à l’altruisme efficace, je me permets de les passer pour ne pas allonger trop cet article.


Ces réflexions sont intéressantes et ressemblent à certaines soulevées par différents philosophes utilitaristes, par exemple Derek Parfit dans son livre Reasons and Persons. Parfit parle ainsi de conclusion répugnante ou de paradoxe de la simple addition. Des réflexions de ce type sont également au cœur de la réflexion de beaucoup de personnes dans l’altruisme efficace. Cependant, il faudrait nuancer les propos des auteurs en rappelant que l’altruisme efficace n’est pas nécessairement utilitariste. Plus encore, les formes de conséquentialismes et d’utilitarismes sont variées et certaines tentent de prendre en considération les inégalités d’accès au bonheur. On pense par exemple au prioritarisme qui ressemble presque en tout point à l’utilitarisme, à cela près qu’il donne la priorité aux individus les plus défavorisés. Par ailleurs, une partie non-négligeable (pour ne pas dire une majorité) du mouvement de l’altruisme efficace se réclame d’une approche “suffering-focused”, ce qui implique généralement de faire en sorte de chercher à réduire la souffrance plutôt que d’augmenter le bonheur. La nuance peut paraître accessoire, mais elle a pour conséquence que l’on a tendance à se pencher en priorité sur le sort des personnes défavorisées, souffrant bien plus, et pour lesquelles il est bien plus facile de venir en aide.

On pourrait d’ailleurs arguer que l’altruisme efficace ressemble davantage à un prioritarisme, et ce pour une raison assez simple : les rendements marginaux décroissants. Par exemple de nombreuses études suggèrent que le revenu a une utilité marginale décroissante, c’est-à-dire que plus notre revenu est élevé, moins une augmentation supplémentaire de ce dernier aura un effet positif sur notre bien-être. Avec moins d’un millier d’euros il est par exemple possible de doubler le revenu annuel d’une famille vivant dans l’extrême pauvreté, et donc de changer la vie de plusieurs personnes, alors que la même somme n’aurait qu’un impact limité dans un pays riche. Et la même chose est vraie pour de nombreuses autres ressources que le revenu. L’altruisme efficace cherchant à faire le meilleur usage altruiste des ressources à notre disposition, il se retrouve ainsi à recommander principalement des interventions en faveur des plus défavorisés : personnes vivant dans l’extrême pauvreté, personnes souffrant de maladies que l’on peut facilement prévenir ou soigner, animaux d’élevages industriels etc. 

Pour conclure sur cette partie, les réflexions menées ici par les auteurs sont intéressantes et doivent être prises en compte. Cependant, il me semble un peu hâtif de considérer que l’utilitarisme, et plus encore l’altruisme efficace, y seraient totalement imperméables, bien au contraire.


Tous les extraits sur lesquels j’ai basé ma réponse jusqu’à présent étaient issus de la partie 5 de la série d’article “Les gens pensent mal : le mal du siècle ?” de Gaël Violet et Ce n’est qu’une théorie. Je vais maintenant tenter de répondre aux affirmations issues de la partie 6 de cette même série.

Je ne suis pas certain de la manière d’interpréter cette remarque des auteurs. S’il est vrai que l’altruisme efficace manque malheureusement de diversité et tend à être majoritairement composé d’étudiants (pas forcément au sommet de l’échelle sociale) ou de CSP+, il n’a pas vocation à être un club select (l’adhésion à Altruisme Efficace France est par exemple gratuite). Au contraire, le mouvement a depuis longtemps identifié le manque de diversité en son sein comme un réel problème et essaye tant bien que mal d’y remédier.

Il me semble aussi important de revenir sur la dernière partie de la phrase : “à la manière dont optimiser les bénéfices de chaque euro investi en charité”. Il s’agit à mon sens d’une vision très simpliste de ce qu’est l’altruisme efficace. L’altruisme efficace ne se limite pas à la question du don à des ONG. Par exemple, un autre point central dans l’altruisme efficace réside dans le choix d’une carrière à fort potentiel altruiste, en orientant par exemple certaines personnes vers certains champs de recherches plutôt que d’autres, ou en les incitant à mettre leurs compétences au service de causes ayant un fort impact positif sur le monde.


Au risque d’être cette personne qui prend tout au premier degré je tiens également à répondre à la légende de cette image. Comme dit plus haut, l’altruisme efficace souhaiterait être le plus ouvert et inclusif possible. Tous les évènements organisés par Altruisme Efficace France sont gratuits, à l’instar de l’adhésion à l’association. Nous avons mis en place des outils en ligne pour permettre à chacun de participer à nos événements indépendamment de leur situation géographique. Bien sûr, nous pouvons toujours faire plus, et nous essayons, mais il ne me semble pas que nous négligeons particulièrement l’accessibilité à nos évènements. 

Si se pencher sur le vécu des premiers concernés est nécessaire, et pris en compte dans la mesure du possible par de nombreux travaux sur lesquels l’altruisme efficace se base, il me semble que refuser de s’intéresser à leur sort sans leur présence serait contre-productif et, disons le franchement, probablement dommageables pour eux[10]. Pour beaucoup de causes auxquelles on donne la priorité dans l’altruisme efficace, cela n’aurait même aucun sens : prévention du risque pandémique, bien-être animal, intérêts des générations futures, etc. Pour finir j’aimerais insister sur le fait qu’à mon sens l’altruisme efficace doit avant tout se penser comme un ensemble d’outils ayant pour vocation de nous permettre de mieux aider les autres. J’ai donc du mal à comprendre ce qu’insinue l’auteur, en particulier pour une introduction à l’AE qui ne s’attarde pas sur une cause précise.


Je ne vais pas trop m’attarder sur ce paragraphe car je pense y avoir répondu via mes explications précédentes. Non l’altruisme efficace ne “découle directement de l’idée qu’il suffirait de se baser sur des données quantitatives abondantes pour prendre les bonnes décisions”. Les réflexions éthiques, politiques et philosophiques sont au cœur du projet de l’altruisme efficace. Il ne peut y avoir de bonne décision ou de décision rationnelle sans un objectif clair à atteindre. Non il ne s’agit pas de “regarder le « retour sur investissement » de chaque euro donné par charité”. Oui il est important de s’intéresser à “la manière dont les inégalités structurelles impactent énormément les données”, et nous essayons de le faire dans la mesure du possible[10]. 


Cette réponse étant déjà suffisamment longue, je m’arrête ici même s’il y aurait encore beaucoup à dire. J’espère cependant que ce texte aura permis de nuancer ou d’éclaircir certaines affirmations tenues dans cette série d’articles s’attaquant parfois à une version de l’altruisme efficace éloignée de la réalité. Si nous ne parviendrons sans doute pas à tomber d’accord avec les auteurs de cette série, nous pouvons néanmoins reconnaître la validité de certains arguments de l’autre, et accepter de ne pas être d’accord du fait des positionnements et hypothèses à l’origine de nos réflexions. Les principes fondamentaux qui influent sur nos perspectives et les outils que nous utilisons étant radicalement différents, il est aisé de ne pas comprendre les idées sous-jacentes à l’argumentaire de chacun. Ces échanges auront permis de mieux préciser nos positions, et donc de rendre plus perceptibles les différences d’hypothèses et de postulats sur lesquelles se basent nos approches.

Je remercie encore une fois Ce n’est qu’une théorie et Gaël Violet pour avoir pris la peine d’échanger avec moi. Je pense que certaines de leurs critiques sont intéressantes, et mériteraient qu’on leur accorde plus d’attention. Au delà de désaccords difficilement conciliables, je pense que beaucoup de gens dans l’altruisme efficace partagent certaines idées et constats détaillés dans leur série d’articles. J’ai par exemple moi-même traduit un texte critique de l’approche de certains sceptiques, et je suis loin d’être le seul à m’intéresser à ce sujet dans l’AE.

En guise de conclusion, et à destination des personnes qui souhaiteraient lire davantage sur l’altruisme efficace, voici quelques ressources que je peux vous conseiller :

En anglais : une introduction (relativement courte) à l’altruisme efficace. Pour une introduction plus complète et actualisée, je suggère la lecture du EA handbook.
Il est également possible de trouver des ressources plus variées sur cette page.

En français : les ressources sont malheureusement plus rares. Vous pouvez consultez l’espace de publication medium dédié à l’altruisme efficace. Quelques conseils de livres, traduits en français, sont également disponibles ici

Tom Bry-Chevalier


[1] Ces captures d’écran ont été prises le 12 Février, il est possible que les passages auxquelles elles se réfèrent aient depuis été édités.

[2] Réponse de Ce n’est qu’une théorie : “lien dont nous n’établissons pas encore explicitement la nature, à ce niveau. Dans notre esprit, c’est un lien médiatique. Cela est précisé en fait dans la note 10. […] Cependant, il est probable que cela génère un lien plus radical implicite chez le lecteur, qu’il conviendrait probablement de clarifier.”

[3] Commentaire de Ce n’est qu’une théorie : “avec une unité de ressource donnée, vous noterez que c’est un raisonnement en ressource limitée, c’est une grosse partie de notre critique

[4] Commentaire de Ce n’est qu’une théorie : “Alors oui, nous sommes d’accord que c’est bien données + questionnement moral (fonction de valeurs) => décision.
Cependant, notre critique porte non pas sur le fait de ne pas avoir de questionnement moral (nous avons supposé que le cadre moral le plus choisi est l’utilitarisme, ce qui implique nécessairement que vous y avez réfléchi, à votre cadre moral). Non, notre critique porte sur la possibilité même d’obtenir les données, et sur leur nature.

[5] Commentaire de Ce n’est qu’une théorie : “cette partie de notre critique mentionne spécifiquement l’éthique utilitariste et son usage (car l’objet est critiqué pour son usage, pas son existence en tant qu’idée abstraite), pas l’altruisme efficace.”

[6] Commentaire de Ce n’est qu’une théorie : “Et si des minorités sont inutiles? Que cela justifie t’il, si on valide les implicites de ce raisonnement? Ont-elle le droit de voir leurs intérêts défendus?

Ma réponse : Pour Mill la réponse est oui, le passage que j’ai cité indique pourquoi il faut les protéger EN PLUS des droits habituels donnés à chacun.

[7] Réponse de Ce n’est qu’une théorie : “Il est très important de préciser qu’il y a les explicites et les implicites, la médiatisation et les applications.

Le graphique que l’on a partagé, à propos des malades acceptables, résulte sans aucune équivoque possible d’un raisonnement utilitariste purement comptable. Elle n’est donc pas « juste » tenue, elle est appliquée, elle est normalisée, même. Elle est appliquée de la même manière, en ces temps d’actualité, lorsqu’on se demande si l’effondrement économique ne va pas léser plus de personnes qu’il ne va en sauver, etc”.

Ma réponse :  Il me semble (mais je peux me tromper) que la logique purement comptable n’est appliquée que « toutes choses égales par ailleurs », ce qui n’est pas du tout le cas dans l’exemple citée par Ce n’est qu’une théorie.

[8] Éclairage de Ce n’est qu’une théorie : “Quand vous parlez de temps, compétences, réputation, capital social, etc, et bien dans le système capitaliste actuel, l’ensemble de ces choses sont convertibles en coûts économiques en réalité. Par exemple, mon temps vaut environ 18€ brut de l’heure (cette valeur traduit d’ailleurs mes compétences, ma réputation, et mon capital social). Donc, en réalité, même si un altruiste efficace investit 1h de son temps ici, c’est un temps qu’il ne passe pas à gagner ce que son temps vaut en salaire, il investit bien un capital économique.

Nous raisonnons ici en termes marxistes. Hors système capitaliste, nous ne sommes plus limités par la valeur (mon temps ne représente plus 18 euros de l’heure, il ne représente plus que lui même, mon bien être est déjà pris en charge par la société, celui des chômeurs, des inactifs, etc, aussi, et toute personne dispose de tout son temps pour répondre à tous les besoins identifiables, nous ne sommes plus limités par les transactions économiques ou la nécessité de gagner nos vies qui font qu’une heure investie en charité n’est plus une heure à gagner sa vie (donc un manque à gagner), non, la limitation de l’humanité à répondre aux besoin de l’humanité ne repose plus que sur le temps dont disposent tous ces humains pour y répondre (les ressources matérielles étant elles aussi convertibles en temps pour les trouver/ extraire / produire).

Quand vous dites que votre démarche consiste à « essayer de comprendre comment utiliser les ressources de la manière la plus efficace possible avec une unité de ressources donnée », moi j’ai envie de vous répondre : c’est le cœur de notre critique. Vous raisonnez en ressources limitées dans le système capitaliste, alors qu’une immense partie de la limitation vient du fait qu’une grande partie de la population est rendue inactive par le fait que dans le système capitaliste, elle n’a pas accès aux moyens de production, et que c’est de très loin la plus grande limitation à l’autonomie, à l’autosuffisance, et à l’entraide.

Je rajoute à cela la critique de Gaël Violet : “J’ajoute qu’encore une fois, votre réponse présente votre cadre comme étant le seul cadre efficace. Oui, je sais que c’est accidentel et que ce n’est pas ce que vous cherchez à faire, mais dans la mesure où vous donnez pour défendre l’altruisme efficace une série de remarques générales et de déclarations d’intention pour lesquelles il n’est nul besoin de l’altruisme efficace pour y adhérer, je suis bien forcé à votre lecture d’en venir à cette conclusion. Vous investissez temps, énergie, compétence et capital social, chouette. Nous aussi (enfin bon, moi le capital social hein…). C’est une remarque d’ordre tellement général que plus général on a le monde vu de Sirius; je ne saisis pas en quoi vous pensez que c’est une réponse à nos critiques.

[9] Commentaire de Ce n’est qu’une théorie : “Vous réalisez que ces critères que vous listez sont purement quantitatifs, et vous légitimez ici, du coup, notre critique?

Je vous donne un exemple, pour illustrer. Je vis dans un pays pauvre, je connais beaucoup de pauvres. Certains vivent en ville, ils « gagnent » beaucoup plus que d’autres qui vivent en zone rurale. Mais ceux qui vivent à la campagne ont des terres (qui ne valent rien économiquement parlant, il suffit de déboiser plus loin si on veut obtenir la même chose, l’offre est forte, la demande est faible, cout très bas… mais valent beaucoup alimentairement parlant).

Ils peuvent avoir un confort de vie bien plus grand, et une bien moins grande précarité. Et en réalité, il y a un trade off, pour ces populations: ceux qui veulent gagner « plus » doivent abandonner cette sécurité là.

Les données de revenus donnent une image terriblement erronée des « progrès » en termes de bien être. En fait, on peut même imaginer que « l’augmentation » des revenus découle essentiellement de l’urbanisation, et de l’abandon des zones rurales, et donc d’une baisse de la qualité de vie.

Ma réponse : Je suis totalement d’accord avec Ce n’est qu’une théorie. L’exemple qu’elle donne est éloquent et correspond exactement au genre de choses que l’on essaie (sans doute insuffisamment) de prendre en compte dans l’altruisme efficace, en se basant autant que possible sur les préférences des individus (c’est par exemple en prenant en compte ce genre de réflexions que GiveDirectly s’est dirigée vers des transferts d’argent / revenus universels sans condition à destination des foyers les plus pauvres). 

[10] Pour un autre regard sur la question, voir l’article de Ce n’est qu’une théorie : “Le paquebot coule, que faire ?”

[11] Remarque de Ce n’est qu’une théorie : “En l’occurrence, nous pensons que le capitalisme n’est pas l’unique problème de nos sociétés, mais qu’il en est un gros, et qu’attaquer ce problème à la racine, cela solutionnerait potentiellement d’un coup énormément de problèmes à la fois.

[12] Réponse de Ce n’est qu’une théorie : “Le truc, c’est que c’est n’est pas « ne rien faire », ce que nous proposons comme alternative. Les pauvres, en réalité on sait ce qu’ils veulent : disposer des moyens de production, la réduction des inégalités, une vie décente, de l’agentivité, etc. Il « suffirait » de les laisser décider de ce qui est le mieux, de leur donner voix au chapitre. A moins de considérer qu’ils ne peuvent pas savoir aussi bien que les experts, ce qui découle d’un autre énorme problème de nos sociétés : le paternalisme. Moi je pense que le vrai problème, aussi inconscient soit-il, c’est qu’il y a un conflit d’intérêt indépassable, lorsque l’on est parmi ceux qui ont de l’argent à donner en charité : la véritable meilleure solution est à notre désavantage.”

[13] Commentaire de Ce n’est qu’une théorie : “Au delà de la question du qualitatif, c’est quelles données sont sélectionnées pour mesurer votre impact, qui pose question.
A la limite, les DALYS sont le moins pire outil quantitatif (moi même je l’enseigne à mes étudiants, en fait, parce que comme je le disais, j’ai un role social d’expert, et au quotidien, je n’ai pas d’autre choix que de faire ce que je peux à l’intérieur du cadre, aussi frustrant que cela puisse être). Vous êtes vous déjà demandé pourquoi ce ne sont pas ces données là (les DALYs) qui sont présentées par Pinker ou les autres personnes faisant des bilans du « progrès », dans leurs analyses? Je pense que ça mérite d’être posé, comme question.

[14] Remarque de Ce n’est qu’une théorie : “Sauf que la Tyrannie de la majorité était faite contre le « peuple » qui était justement vu comme une masse mal pensante qu’il fallait guider.

C’est pourquoi nous avons donné un autre nom, tyrannie de la quantité, qui désigne des choses bien différentes : le fait que ceux qui ont des rôles sociaux dominants peuvent, avec subtilité, au gré des besoins, justifier leurs décisions en faisant appels aux bénéfices pour telle ou telle majorité (le porc dans les cantines? on ne va pas changer les menus pour quelques enfants quand même… élargir les trottoirs pour les poussettes? cet argent sera au bénéfice de plus de monde avec un terrain de skate, etc -> on le voit, les « dominants » sont un groupe mouvant, c’est là qu’est toute la subtilité : les seules personnes qui sont toujours dedans sont les hommes cis hétéros blanc valides et bourgeois).

Ma réponse : La précision est intéressante et la réflexion pertinente, pour autant je pense qu’elle doit être relativisée au regard de l’action de l’AE qui porte justement une attention très forte aux causes négligées et essaie donc d’intégrer les minorités dans ses considérations.

[15] Réponse de Ce n’est qu’une théorie : “Nous en sommes conscient. Si nous sommes aussi acides, c’est seulement parce que vous savons que les solutions qui ont l’air de fonctionner sont d’autant plus un frein pour envisager les solutions plus radicales qu’elles… ont l’air de fonctionner. Quand on n’est pas en train de mourir, on peut se satisfaire du fait que ça prenne du temps, mais que ça aille dans le bon sens. Quand on est en train de mourir, en revanche, on n’a pas la même perspective (à nouveau, lire mon autre billet, le paquebot est en train de couler, que faire?).”

Ma réponse : Je pense qu’on touche ici à un point important des désaccords entre les auteurs de cette série d’article et l’altruisme efficace. « C’est seulement parce que nous savons que les solutions qui ont l’air de fonctionner sont d’autant plus un frein pour envisager les solutions plus radicales qu’elles… ont l’air de fonctionner« . L’altruisme efficace est justement né d’une volonté de déterminer quelles étaient les actions qui fonctionnaient le mieux, en tâchant d’adopter une vision élargie des problèmes quand cela est nécessaire (ex : est-ce que mon action A permet d’améliorer le problème X sans aggraver un autre problème Y). Cela dit, je pense que ce n’est pas ce qu’entendent ici les auteurs qui à mon sens craignent que certaines interventions soulageant un problème préviennent de traiter en profondeur ledit problème. La réponse à une telle question n’est pas simple.

De manière intéressante, c’est d’ailleurs un débat que l’on retrouve aussi dans la cause animale : « est-ce qu’améliorer les conditions de vies des animaux d’élevage ne risque pas de retarder la fin de leur exploitation ? », et plus généralement « les réformes de la protection sociale entraînent-elles un élan ou une complaisance à l’égard des progrès futurs ? ». Il me semble que les données à notre disposition tendent plutôt vers l’idée que les réformes ne freinent pas les progrès futurs. D’autant plus que, dans le cadre de la lutte contre la pauvreté, améliorer les conditions de vie des plus démunis augmente leur pouvoir politique.


Pour les quelques courageux ayant lu cet article en entier, voici le fabuleux meme utilisé pour illustrer cet article.

6 commentaires sur “Les altruistes efficaces pensent mal

  1. Merci pour ces précisions. J’en profite pour te demander si tu avais lu le dossier des Cahiers antispécistes sur l’altruisme efficace, et si oui, qu’en as-tu pensé ?

    Une question corollaire : dans ce dossier on a un rappel du lien historique entre l’approche altruisme efficace et la philanthropie (je simplifie un peu). Du coup, à titre personnel les soucis que ça me pose sont d’ordre politique, c’est un certain cadrage du changement social, et de la lutte… qui se base sur « l’altruisme » donc une capacité à donner (et pas sur la solidarité par exemple, qui implique de s’organiser de façon horizontale pour défendre nos propres intérêts), et sur une certaine approche de « l’efficacité » qui nécessite de devoir simplifier, créer des modèles, fonctionner avec des balances coûts/avantages. Est-ce que ces éléments peuvent être dépassés selon toi ? Est-ce que c’est pas justement du fait de cet ancrage politique et historique, très compatible avec le libéralisme, que l’existence d’un AE anticapitaliste ne peut rester que marginal ?

    Ma dernière question (je saute sur l’occasion de questionner^^) : quelle différence y-a-t-il entre « altruisme efficace » dans la façon dont tu le présentes, et réflexion stratégique sur la meilleure manière d’utiliser l’énergie militante et d’allouer les ressources (qui est forcément présente dans les mouvements sociaux) ?

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    1. Hello ! Oui j’ai lu dossier de Estiva sur l’AE dans le dernier numéro des Cahiers Antispécistes. Je pense que c’est un excellent dossier, très recherché, et sans doute une des meilleures ressources critiques de l’AE qui existe (y compris en incluant les ressources anglophones). Je suis loin d’être d’accord avec tout, mais c’est vraiment très informé et honnête intellectuellement. On l’avait même partagé sur la page d’AEF.

      Tu poses des questions intéressantes auxquelles je me ferais une joie de répondre à l’oral, mais par écrit j’ai un peu la flemme ^^.

      Je pense que pour mieux te répondre, il me faudrait vraiment une définition de ce que tu entends par capitalisme et anticapitalisme, mais je vais quand même tenter de te répondre : à mon sens (et j’insiste sur le fait que c’est une réflexion perso), l’existence d’un AE anticapitaliste reste marginale en raison de l’incertitude quant à notre capacité à mettre fin au capitalisme (encore faut-il réussir à le définir clairement), et le monde qui en résulterait ensuite. Perso je ne serais vraiment pas à l’aise avec l’idée d’investir la majorité de mes efforts dans un projet aussi incertain alors que je pourrais littéralement sauver des vies à la place. Mais un tel arbitrage dépend de la conviction de chacun qu’il est possible et plus ou moins aisé de mettre fin au capitalisme.

      En fait ce que je dis n’est pas tout à fait vrai (voire faux), car comme beaucoup de personnes dans l’AE, je veux mettre fin à de nombreuses pratiques qu’on lie parfois au capitalisme. C’est juste que je vais préférer une approche réformiste (typiquement la mise en place d’un salaire à vie / revenu universel important) pour atteindre mes objectifs plutôt qu’un Grand Soir auquel je ne crois pas. On rejoint le passage de cette réponse où je disais que, sans être « anticapitaliste » au sens où on l’entend généralement (plutôt révolutionnaire), les AE ne sont pas pro capitalistes pour autant. Une bonne comparaison serait peut-être de dire que beaucoup de gens l’AE seraient un peu dans la même approche que L214 via à vis de l’abolition de l’exploitation animale. C’est l’objectif final, mais pour y parvenir ils adoptent une approche welfariste/réformiste.

      Sur toutes tes questions par rapport à la philanthropie, j’aurais plein de choses à dire mais comme je le disais plus haut : j’ai un peu la flemme par écrit. N’hésite pas à passer sur notre Discord pour en discuter tho. Par ailleurs cet article comporte peut-être quelques éléments de réponse : https://slatestarcodex.com/2019/07/29/against-against-billionaire-philanthropy/ .

      Enfin, concernant ta dernière question, je pense que ce qui change fondamentalement ce sont vraiment les outils et concepts utilisés, ainsi que la volonté de suivre une approche « scientifique » et/ou evidence based. Typiquement, l’idée de « cause neutrality », centrale dans l’AE, n’est vraiment pas très répandue ans les MS classiques. Et il en est de même pour pas mal d’heuristiques et outils conceptuels.

      J’espère avoir pu apporter quelques éléments de réponse !

      Aimé par 1 personne

      1. Merci de tes réponses, si j’arrive à prendre le temps je jetterai un œil sur le discord, et je vais aller voir l’article. Je réponds rapidement sur capitalisme et anticapitalisme, dans le premier cas je fais référence à la définition la plus courante du capitalisme contemporain, c’est-à-dire un système économique fondé sur la propriété privée de la production et une économie de marché (ce qui va ensuite être lié à un tas de phénomènes plus complexes qui dépassent forcément une définition en trois ligne, mais cette définition là donc. Je ne sais pas s’il y en a beaucoup d’autres d’ailleurs…?). Et donc anticapitalisme je le définis par la négative, ça peut englober beaucoup d’approches différentes.

        Ton approche de l’anticapitalisme révolutionnaire me surprend un peu, enfin à moitié car c’est assez courant, mais ça me fait toujours un peu bizarre que des personnes pensent qu’en tant que révolutionnaire on attend « le grand soir »… s’il suffisait d’attendre on resterait les bras croisés, aucun militant n’a cette approche là. C’est pas parce qu’on a un horizon ambitieux qu’on s’investit pas dans des batailles ici et maintenant, au contraire même, y’a toujours une pensée de la transition ou d’un gradualisme dans tout militantisme révolutionnaire, des choses à faire avancer dès maintenant. C’est peut être pour ça aussi que j’ai du mal à saisir de quoi veulent se distinguer les assos de l’Altruisme efficace, parce qu’autour de moi je ne vois guère de militant·es qui refuseraient de poursuivre des objectifs plus immédiats… (Par exemple la possibilité d’un revenu universel c’est loin d’être toujours refusé par principe, on peut penser que ce serait un excellent signe sur le rapport de force politique que d’arriver à faire avancer à ce point les politiques sociales). Mais merci du coup de la précision car ça me permet de mieux saisir ce que les tenant de l’AE veulent éviter

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      2. « Perso je ne serais vraiment pas à l’aise avec l’idée d’investir la majorité de mes efforts dans un projet aussi incertain alors que je pourrais littéralement sauver des vies à la place »

        En fait voilà c’est ça que je comprends pas, je me demande comment est-ce que vous imaginez du coup les activités des militant·es anticapitalistes ^^ ? Pourquoi opposer le fait de sauver des vies maintenant et le fait de mettre ses efforts « pour la fin du capitalisme » ? C’est pas comme si nos efforts c’était de juste descendre avec des pancartes « non au capitalisme » en espérant que ça marche 😀 ! Mais peut être qu’avec des exemples concrets on pourrait se rendre compte de la différence effectivement, dans le cas de la cause animale je vois assez bien les différences de grille de lecture qui peuvent exister et pourquoi c’est pas investi par les mouvements anticapitalistes ou peu

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      3. (Si jamais tu as le temps, et je comprends mille fois que ce soit pas le cas, c’est juste pour vérifier que j’ai bien compris : du coup l’arbitrage pour l’AE se fait en fonction de ce qui a le plus d’impact rapidement, et donc la défense d’un autre projet de société ou d’un autre fonctionnement économique qui paraitrait difficile ou lointain est considéré comme secondaire ?)

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      4. Hello ! A lire tes réponses je me rends compte que j’ai du mal m’exprimer, il faudrait vraiment trouver le temps un jour de pouvoir échanger à ce sujet si ça t’intéresse, ce sera plus simple !

        Je vais juste répondre à ton dernier message : « du coup l’arbitrage pour l’AE se fait en fonction de ce qui a le plus d’impact rapidement, et donc la défense d’un autre projet de société ou d’un autre fonctionnement économique qui paraitrait difficile ou lointain est considéré comme secondaire ? »

        En fait les aspirants altruistes efficaces raisonnent pas mal en espérance mathématique, c’est à dire (en caricaturant un peu) l’impact attendu x probabilité que cela arrive. C’est ce qui va faire que des altruistes efficaces vont par exemple s’intéresser à des risques catastrophiques (eg : risque pandémique ou IA) qui paraissent pourtant lointains et incertains.

        Du coup à la question : « pourquoi les AE ne s’intéressent pas à la défense d’un autre projet de société ou d’un autre fonctionnement économique » je vois en gros deux réponses.
        1) Venir en aide directement aux gens aujourd’hui serait perçu comme plus efficace car, en plus des bénéfices directs, les personnes aidées auront plus de ressources dans le futur (revenu, scolarité, santé etc) et donc de pouvoir pour participer à un changement de société.
        2) On manque de visibilité concernant l’efficacité des actions visant à un changement plus systémique car elles sont plus difficiles à évaluer même si Givewell tente de prendre en compte ce biais depuis qqs années

        N’hésite pas à me contacter par mail ( tom[at]fbc[point]fr) si tu veux qu’on essaie de se fixer un échange en vocal à l’occasion !

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