Dernier départ

Dernier étage. Observant son reflet dans le miroir de l’ascenseur, il entreprit de procéder à une dernière vérification de son apparence. Passant sa main dans ses cheveux pour leur donner un air vaguement négligé, il n’oublia pas cependant de réajuster son nœud papillon et sa veste. Son parfum ne semblait pas trop fort. Il était soigné comme à son premier rendez-vous.  Seul le bouquet de fleurs avait changé. Au troisième palier il était déjà prêt. Cela lui laissait deux autres étages pour peaufiner sa phrase d’entrée.  « Prête à t’envoler ? » Bof. « Prête pour un dernier voyage ? ». Encore pire. « Prête pour notre grand départ » ? C’était prétentieux. Dernier étage. Observant son reflet dans l’ascenseur, il entreprit de procéder à une dernière vérification de son apparence. Il était prêt.

Ce couloir blanc, il le connaissait par cœur. Cela faisait déjà plusieurs mois qu’il hantait ces lieux. Bien sûr, toutes ces visites n’avaient pas été aussi particulières que celle d’aujourd’hui. Bien sûr, il n’avait pas toujours été aussi solennel. Mais aujourd’hui était un jour spécial. Il salua les habitués du couloir qui furent surpris de le voir en pareille tenue. Plus que trois portes et il y était. Deux. Une. Là. Une fois arrivé, il fixa un instant l’image de cette porte face à laquelle il s’était tant de fois présenté. Souvent heureux. Parfois éploré. Quelquefois accablé. Toujours impatient. En cela ce jour-ci n’était pas différent des autres, non. Il était même un peu de tout ceci à la fois. Se tenant le plus droit possible, on eut dit qu’il voulut se donner l’air plus grand, plus fort, plus brave qu’il ne l’était réellement. D’une main tremblante, il toqua 7 fois à la porte, selon leur rythme rituel. Selon le même rituel, il attendit ensuite 30 secondes qu’elle ne soit pas prise au dépourvu, et puisse procéder au même genre d’ajustements que ceux auxquels il s’était adonné quelques instants plus tôt dans l’ascenseur. Enfin il entra.

« Prête à t’envoler pour un dernier grand voyage ? » Sans surprise, la fusion de trois mauvaises accroches ne provoquait aucun miracle. Prononcée, la phrase était encore plus calamiteuse. Elle ne put d’ailleurs retenir un petit rire, complice et amusé à la fois. Un rire dont on ne pouvait s’offenser.

Depuis qu’il venait, l’agencement de la pièce n’avait que très subtilement changé. Toujours la même nudité, la même sobriété. Là-haut une horloge faisait mollement avancer ses aiguilles, d’un tic-tac las d’agir continuellement de la même manière, sans autre aspiration que celle de s’arrêter un jour. Les mêmes meubles luisants, polis par les ans, décoraient la chambre. Une subtile senteur de fleurs venait se confondre à l’odeur aseptisée du lieu sans pour autant la dissimuler. Au centre de la pièce, un lit. Disposé ainsi comme pour la mettre en valeur, elle, qui était paisiblement couchée dessus. Il déposa les fleurs sur la table de nuit, non sans s’être assuré qu’elle avait remarqué leur présence. Partout des machines, à la fonction plus ou moins évidente, enrichissaient le lieu de toutes sortes de bips réguliers.

Alors qu’il s’approchait du lit pour l’embrasser, elle se redressa légèrement et lui adressa un sourire entier, partant de ses lèvres tremblantes pour mourir au coin de ses yeux. L’étreinte était brève, mais sincère et amoureuse. Ils se regardèrent ensuite longuement, ne pouvant s’empêcher de sourire timidement. Comme deux enfants se sachant attirés, mais ignorant la manière dont fonctionne ce sentiment qu’on leur a toujours dit réservé aux grands. Comme deux adolescents cachant leurs émois par peur d’être charriés par le reste de la classe. Comme les deux étudiants un peu perdus qu’ils étaient lors de leur rencontre, et qui n’ont depuis cessé de rajeunir à chaque sourire échangé, malgré le tic-tac las de l’horloge. Joignant leurs mains, ils reprirent le fil de leur vie depuis la dernière fois qu’ils s’étaient vus. Cette journée en fin de compte ne paraissait pas si particulière. Le flot de leur conversation s’écoulait paisiblement, à peine entrecoupé du bip des machines, du tic-tac las de l’horloge, et de sa toux molle qui tranchait avec le vif de son regard.

Ce regard, il ne pouvait se lasser de contempler. Bien qu’il n’ait jamais vraiment changé. A peine de légères rides, trahissant des années à rire, à retourner en enfance, le différenciait de celui qu’il avait connu. Les mêmes rides heureuses, se profilaient à la commissure de ses lèvres, les mêmes vestiges de tendresse et d’euphorie. Encadrant sa tête, la même chevelure lumineuse, pleine de vitalité, qui n’avait cessé de s’éclaircir, au point de devenir aussi blanche que des os. Ce cou qu’il avait tant aimé embrasser, il le reconnaissait également. Plus difficilement certes. Il était aujourd’hui dissimulé sous des fils, sous des tuyaux qui se perdaient sous une fine chemise bleue. Et pendant qu’il la regardait, il n’entendait que le bip des machines, et le tic-tac las de l’horloge.

« C’est le jour du départ. » Elle sourit de nouveau, se souvenant de sa piteuse entrée. Mais aussi parce que cette idée la réjouissait. Elle en avait assez de ce lieu livide, sans histoire. Alors que des années durant, leurs souvenir s’étaient inlassablement entrelacés, la solitude avait désormais gangréné sa mémoire. Seul le temps partagé comptait réellement. Elle en avait assez de ces machines, qui la faisaient souffrir, l’empêchaient de dormir. Elle en avait assez de cette chambre vide de sens, vide de substance, vide de vie. Mais aujourd’hui c’était le départ. Enfin. Elle n’aurait bientôt plus à entendre le bip des machines, et le tic-tac las de l’horloge.

« J’espère que tu as prévu de partir avant dix-huit heures » suggéra-t-elle avec malice, faisant référence leur premier rendez-vous inopinément fixé à l’heure de la fermeture du parc. Là-dessus ils repensèrent à toutes leurs premières fois. Ils s’interrogèrent sur le nombre de « je t’aime » échangés, entreprenant un moment de les compter avant de se résigner face à l’ampleur de la tâche et l’imminence du départ. Ils évoquèrent ces moments de bonheur simple. Les difficultés qui avec le temps se colorent de la même teinte que les bons souvenirs. Ces instants un peu nuls, un peu pathétiques, qu’on finit par trouver émouvants. Et lorsqu’ils en parlaient, c’est comme s’ils revivaient une dernière fois. Se remettant à rire, pleurer, sourire comme ils l’avaient fait alors, ne faisant même plus attention au bip des machines et au tic-tac las de l’horloge. 

Ils discutèrent bien après dix-huit heures, sans se quitter des yeux, sans cesser de sourire. Ils auraient pu continuer longtemps ainsi. Peut-être même pour l’éternité. Mais il fallait bien partir.

« C’est l’heure du départ ». Il la regarde longuement dans les yeux, intensément, comme l’on regarde un nouveau-né ou un mourant. « C’est l’heure du départ », reprit-elle en chœur. Un rictus indescriptible sur les lèvres. Ils s’enlacèrent. Ne prêtant plus attention au bruit des machines et de la ventilation mécanique. Ils n’avaient plus conscience que d’eux-mêmes, et de la vague odeur des chrysanthèmes qui se diffusait désormais dans la chambre. De la salle de garde, l’infirmer croit entendre un coup de feu. Puis deux. Alerté par les  détonations, il court jusqu’à la chambre, au fond, tout au fond du couloir. Une fois arrivé sur les lieux, il n’entend plus que le tic-tac las de l’horloge.

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