Quel impact environnemental pour la viande cultivée ?

« Nous échapperons à l’absurdité de cultiver un poulet entier pour en manger la poitrine ou l’aile, en cultivant ces parties séparément, dans un milieu approprié. […] Les nouveaux aliments seront dès le départ pratiquement indiscernables des produits naturels, et tout changement sera si progressif qu’il échappera à l’observation.». Cette citation est issue de l’essai “Dans cinquante ans” de Winston Churchill, paru en 1931[1]. Si elle est sans doute un peu optimiste quant à la date de l’avènement de la viande cultivée, on ne peut cependant que reconnaître qu’elle sonne étonnamment juste et d’actualité. 

Aujourd’hui, la viande cultivée, c’est à dire la production de viande à partir de cellules plutôt que d’animaux entiers[2], n’est plus cantonnée à la science-fiction ou aux prophéties. Des dizaines d’entreprises à travers le monde prétendent déjà en produire et visent une mise sur le marché dans les années à venir. Certaines entreprises, comme Memphis Meats, sont même en train de construire leurs premières usines pilotes dans l’objectif de passer à un stade de production à grande échelle[3].

A mesure que que la viande cultivée passe du domaine du fantasme vers celui de la réalité, de nouvelles questions se posent ou gagnent en importance. Et parmi elles, celle qui nous intéresse aujourd’hui et occupe une place centrale dans les considérations en faveur de la viande cultivée : est-ce qu’on pourra faire de la viande de dinosaure est-ce que la viande cultivée est meilleure d’un point de vue environnemental ?

C’est en effet une des promesses majeures de la viande cultivée, avec la fin de la mise à mort d’animaux pour la consommation de leur chair. La quasi-totalité des entreprises produisant de la viande cultivée en ont d’ailleurs fait leur principal argument pour séduire les investisseurs et les consommateurs. Récemment pourtant, ses détracteurs ont avancé que la viande cultivée ne serait pas si écolo que ça. Cet article a pour objectif de répondre aussi précisément que possible à cette question, d’une part via une revue de la littérature sur le sujet, mais également en suggérant ce que l’on peut espérer ou craindre de la viande cultivée au regard de sa méthode de production par rapport à l’élevage.

Un champ inexploré

De manière assez peu surprenante, les études sur l’impact de la viande cultivée se comptent sur les doigts des mains[4]. Ceci s’explique par le manque de données disponibles, à la fois parce qu’il n’existe pas encore de production industrielle de viande cultivée sur laquelle on puisse se baser pour mener des études avec de *vraies* données, mais également parce que les startups de viande cultivée communiquent encore assez peu sur ce sujet avec des données qu’elles auraient elles-mêmes produites. 

Mauvaise nouvelle pour la science mais bonne nouvelle pour mon poil dans la main, il est donc assez aisé de faire le tour de la littérature sur le sujet. Il faut cependant garder à l’esprit qu’il s’agit d’études relativement exploratoires et que leurs conclusions doivent être examinées avec beaucoup de recul puisqu’elles se basent sur des données imparfaites et des hypothèses sous-jacentes. Néanmoins, elles sont utiles pour se figurer un ordre de grandeur et comprendre les mécanismes par lesquels la viande cultivée a un impact sur l’environnement, et ce qui la distingue de la viande d’élevage sur cet aspect. 

Revue de la littérature existante

Tuomisto et al.

Pour répondre à cette question, je vais dans un premier temps me baser sur trois études : celle de Tuomisto et de Mattos (2010), celle de Tuomisto et de Mattos (2011) et celle de Tuomisto et al. (2014). Comme vous pouvez le constater, ces trois études proviennent presques toutes des mêmes auteurs et autrices, en plus d’être relativement similaires[5]. Je me permets donc de les considérer ensemble. 

Tuomisto et de Mattos ont essayé de produire une analyse cycle de vie (ACV) de la viande cultivée. D’après l’ADEME : “l’analyse du cycle de vie est l’outil le plus abouti en matière d’évaluation globale et multicritère des impacts environnementaux. Cette méthode normalisée permet de mesurer les effets quantifiables de produits ou de services sur l’environnement.”. Il s’agit donc d’un excellent point de départ, permettant de prendre en compte les impacts d’un produit dans les multiples phases de son cycle de vie (production, packaging, transport, commercialisation, consommation, etc.). 

Le schéma ci-dessous est fourni pour illustrer le système de production hypothétique sur lequel Tuomisto et de Mattos se basent pour produire leur analyse cycle de vie[6].

Vous n’avez rien compris ? Moi non plus. Et ça ne m’a pas empêché d’écrire un article sur le sujet, donc rassurez-vous. Ce qu’il faut essayer d’avoir en tête c’est ce que les auteurs et autrices ont inclus, ou non, dans leur ACV. Par exemple, Tuomisto et de Mattos expliquent ne pas prendre en compte dans leur analyse la mise au point de la lignée de cellules servant ensuite à produire de la viande cultivée, son impact final étant dérisoire par rapport au reste. Autre exemple : si la composition du milieu de culture changeait, par exemple en utilisant dedans du glucose issu de betteraves, les résultats finaux évolueraient puisque cela nécessiterait une augmentation de la quantité de terres utilisées.

Quoiqu’il en soit, regardons les résultats de l’étude et ce que l’on peut en conclure, en commençant par les émissions de gaz à effet de serre de la viande cultivée.

De manière intéressante, on constate que la la majorité de l’énergie utilisée et des émissions de gaz à effet de serre proviennent d’une étape en particulier : la culture des cellules musculaires. Or, si vous vous souvenez bien, les auteurs précisent que l’électricité est la source d’énergie utilisée pour cette étape. Il s’agit d’une information importante, car la production d’électricité est plus ou moins carbonée selon les pays. Par exemple, pour une même quantité d’énergie produite, un pays qui tiendrait majoritairement son électricité des centrales à charbon émet bien plus de gaz à effet de serre qu’un pays alimenté par du nucléaire ou des énergies renouvelables. 

Continuons maintenant notre avancée dans l’étude et observons comment la viande cultivée se positionne par rapport à la viande d’élevage sur différents critères. 

Je me permets de citer directement les auteurs et autrices pour apprécier à sa juste valeur le graphique ci-dessus et conclure notre lecture de leurs études : « Par rapport à la viande européenne produite de manière conventionnelle, la viande cultivée implique une utilisation d’énergie inférieure d’environ 7 à 45 % (seule la volaille a une utilisation d’énergie inférieure), des émissions de gaz à effet de serre inférieures de 78 à 96 %, une utilisation des sols inférieure de 99 % et une utilisation d’eau inférieure de 82 à 96 % selon le produit comparé. […] Malgré une grande incertitude, il est conclu que les impacts environnementaux globaux de la production de viande de culture sont sensiblement inférieurs à ceux de la viande produite de manière conventionnelle« . Aussi, et de manière plus anecdotique, Tuomisto et al. soulignent que les émissions de gaz à effet de serre liées aux transports (non prises en compte dans cette étude) sont aussi susceptibles d’être moins élevées, car les animaux ne sont pas transportés en entier (alors que pour les animaux d’élevage seulement 30 à 50% du poids de la carcasse ne sont consommés) et les sites de production peuvent se situer plus près des consommateurs. L’énergie liée à la réfrigération pourrait également être réduite puisque la viande cultivée aurait potentiellement moins de contaminants microbiens par rapport à la viande issue de l’abattage. 

En conclusion de cette première étude : pas besoin d’avoir un master en politiques environnementales pour constater qu’il s’agit de résultats a priori extrêmement encourageants, bien qu’il faille les considérer avec précaution pour les raisons évoquées en début d’article. Par ailleurs, il est possible que ces données vous soient familières puisqu’il s’agit de chiffres régulièrement repris dès lors qu’il s’agit de mentionner les impacts ou des bénéfices de la viande cultivée pour l’environnement. Il faut cependant garder en tête que ces résultats sont optimistes, et d’autres études réalisées ultérieurement trouvent des résultats (un peu) moins encourageants. Les études de Tuomisto et al. sont accessibles en fin d’article, et je vous invite à les consulter si vous souhaitez regarder plus en détails d’où proviennent leurs conclusions. 

Mattick et al.

Continuons notre revue de la littérature en nous attardant sur l’étude de Mattick et al. (2015) qui est à mon sens un peu plus complète. Prenons la peine de brièvement regarder le diagramme ci-dessous, extrêmement complet, qui illustre un hypothétique système de production de la viande cultivée. On peut observer la présence de plus d’étapes que chez Tuomisto et al. avec par exemple la prise en compte du nettoyage des bioréacteurs entre chaque lot de production et une prise en compte de cultures végétales en plein champ (et non plus uniquement de cultures de cyanobactéries) pour produire du glucose et des protéines servant à “nourrir” la viande cultivée. 

De manière assez peu surprenante, prendre en compte plus d’étapes[7] dans la production de viande cultivée induit une plus grande utilisation d’énergie au final. Bien que l’incertitude soit élevée, l’étude suggère ainsi que la viande cultivée pourrait nécessiter une plus grande quantité d’énergie que la viande d’élevage. Les émissions de gaz à effet de serre quant à elles restent a priori moins importantes que pour la viande bovine, et un peu plus élevées que pour les autres types de viande. Comme nous l’avions déjà remarqué avec les études précédentes, la viande cultivée et la viande d’élevage émettent des gaz à effet de serre pour des raisons totalement différentes, ici soulignées par la différence de couleur. 

Faut-il du coup en conclure que la viande cultivée ne représente pas un intérêt majeur d’un point de vue environnemental ? Loin de là, et notamment en raison de la faible quantité de terres utilisée en comparaison de la viande d’élevage, ce que confirme d’ailleurs l’étude de Mattick. Nous reviendrons un peu plus tardivement dans cet article sur les raisons pour lesquelles utiliser peu de terres constitue un avantage considérable d’un point de vue environnemental et climatique. Spoiler alerte : c’est grâce au coût d’opportunité carbone.

Lynch J and Pierrehumbert R 

Plus récemment, en 2019, une étude d’Oxford s’est intéressée à l’impact environnemental de la viande cultivée, et plus particulièrement à ses émissions de gaz à effet de serre. Une des originalités de l’étude est de s’interroger sur les émissions de gaz à effet de serre de la viande cultivée et de la viande d’élevage bovin (soit une des formes d’élevages les plus émettrices de gaz à effet de serre) sur le très long-terme. Par très “long-terme” vous pensiez à une centaine d’années ? Haha. Petits joueurs. Les auteurs ont fait des projections sur 1000 ANS. C’est à dire, à une période aussi éloignée pour nous que ne l’est l’acceptation par l’empereur Liao Shengzong du tribut du roi du Koryŏ Hyeonjong. Ou encore l’année où Masûd, fils de Mahmoud de Ghaznî, quitte Hérat pour une expédition contre Ghôr, qu’il soumet. Enfin, j’imagine que vous voyez de quoi je parle.

Si les auteurs se sont interrogés sur un temps aussi long, ce n’est pas juste parce que c’est plutôt stylé et que ça émoustille notre imagination, mais surtout parce que la viande cultivée et la viande d’élevage ne produisent pas exactement le même type de gaz à effet de serre. En effet, là où la viande cultivée émet quasi uniquement du CO2, le méthane constitue une partie importante des gaz à effet de serre émis par la production de viande d’élevage. Or, bien que le méthane soit un gaz à effet de serre 25 fois plus puissant que le CO2, sa durée de vie moyenne dans l’atmosphère n’est que de 12 ans, contre plusieurs centaines d’années pour le CO2. Si c’est une bonne nouvelle dans la mesure où cela signifie qu’une baisse des émissions de méthane aura rapidement des conséquences positives pour le climat, cela a également pour effet de le rendre potentiellement moins dangereux sur le très long-terme en comparaison aux émissions de CO2. D’où l’analyse sur 1000 ans de l’étude. 

Les auteurs analysent plusieurs scénarios possibles (consommation continue de viande, augmentation puis diminution de la quantité de viande consommée, etc.) basés sur les résultats de différentes études portant sur l’impact environnemental de la viande cultivée, désignés sous l’appellation “Cultured-a”, “Cultured-b” etc[8]. Note importante : l’étude part du principe que l’énergie utilisée pour produire de la viande cultivée restera identique sur 1000 ans, et que l’électricité utilisée sera toujours aussi carbonée. Or, comme nous l’avons évoqué plus haut, les émissions de gaz à effet de serre issues de la viande cultivée varient énormément en fonction du type d’énergie utilisé (nucléaire, renouvelable, charbon etc). Et il est extrêmement peu probable que notre électricité soit toujours aussi carbonée dans 1000 ans ou même 200 ans, sinon quoi nous serons probablement dans un très très sale état en raison d’un changement climatique extrême que même le mec le plus chill du monde qualifierait de “plutôt pas cool”. 

Comme on peut le voir sur graphiques ci-dessus, à l’exception du modèle “Cultured-d”, il est estimé que la viande cultivée contribuerait moins au réchauffement climatique que les différents types d’élevage bovin, bien qu’elle perde peu à peu son avantage au point de se retrouver à peu près à égalité avec l’élevage dans 1000 ans. Même le modèle le plus pessimiste reste préférable si l’on se contente de ne regarder que jusqu’aux 200 prochaines années. 

Rappelons encore une fois que ces scénarios font l’hypothèse hautement improbable que la viande cultivée dépendra durant les 1000 prochaines années d’une énergie tout aussi carbonée qu’aujourd’hui. Or, étant donné que la majorité des émissions de gaz à effet de serre lors de la production de viande cultivée sont associées à l’utilisation de combustibles et d’électricité, elles pourraient être réduites en utilisant des sources d’énergie renouvelables, ou du nucléaire. La technologie n’étant encore qu’à ses balbutiements, on peut par ailleurs légitimement espérer des gains conséquents en terme d’efficacité énergétique et donc une réduction des émissions de CO2. Au contraire, dans la production de viande d’élevage, le potentiel de réduction des émissions de gaz à effet de serre est beaucoup plus limité. D’une part, car une proportion conséquente des émissions est due au méthane provenant du fumier et de la fermentation entérique des ruminants[9], et au protoxyde d’azote provenant du sol. De l’autre car la plupart des améliorations simples ont déjà été trouvées ou nécessiteraient un effort de recherche et de démocratisation important.

Et pourtant, vous avez déjà dû entendre parler de cette étude d’Oxford, mais présentée avec des résultats bien moins enthousiasmants que ce que nous venons de voir ensemble. Pour une raison qui m’échappe encore, cette étude a été largement reprise dans les médias pour attaquer la viande cultivée sur son impact environnemental potentiel. Futura Sciences titre par exemple : “Viande in vitro, encore pire pour la planète que la vraie ?” ; Sciences et Avenir s’interroge : “”Viande” cultivée en laboratoire : une fausse bonne solution ?” ; Le Monde écrit : “Si l’élevage est très émetteur de méthane, la culture en laboratoire, elle, rejette du dioxyde du carbone et serait plus néfaste sur le long terme que le conventionnel.” ; etc. De manière anecdotique, 90 % du temps où je rencontrais une personne sceptique quant au bénéfice potentiel de la viande cultivée, celle-ci me citait cette étude pour appuyer ses propos. Or, mon sentiment est que pour percevoir dans cette étude une mauvaise nouvelle, il ne faut vraiment l’avoir lue que très sommairement, en se concentrant sur le pire scénario et sur une période assez longue. Bien évidemment, vous n’êtes pas obligé(e) de croire aveuglément à mon résumé de l’étude, et je vous invite à vous faire votre propre opinion en consultant directement le matériel de base. 

La question primordiale de l’utilisation des terres

Lorsque l’on considère l’impact environnemental d’une production alimentaire, on a tendance à la limiter à la question des gaz à effet de serre en premier, puis ensuite de l’eau, de la biodiversité et de la quantité de terres utilisées. Ce dernier point cependant me semble extrêmement important, plus encore peut-être que celui des gaz à effet de serre. D’une part car, comme nous allons le voir incessamment sous peu, la question de la surface utilisée est intimement liée aux autres problèmes environnementaux. D’autre part car la terre cultivable est une ressource dont la quantité est limitée comme l’attestent les millions d’hectares déforestés chaque année.

Aujourd’hui dans le monde, 50% des terres habitables sont accaparées par l’agriculture, 37% sont dédiées aux forêts et le reste, soit 13%, est en gros utilisé pour les activités humaines non agricoles. A moins de réussir à rendre les déserts fertiles ou de faire pousser des citrouilles dans l’eau, toute extension de la surface agricole utilisée risque donc de se faire au détriment des forêts. Mais il est également intéressant de zoomer un peu plus sur la manière dont sont utilisées les terres dédiées à l’agriculture. En effet, si l’on combine les pâturages utilisés pour le broutage avec les terres utilisées pour les cultures destinées à l’alimentation animale, l’élevage représente 77 % des terres agricoles mondiales. Alors qu’il occupe la plupart des terres agricoles du monde, l’élevage ne produit que 18 % des calories et 37 % des protéines totales.

Première remarque : l’élevage est une méthode de production de calories ET de protéines relativement peu efficiente, et donc un gaspillage de (certaines) terres[9]. Si les protéines sont essentielles pour notre alimentation, il existe d’autres méthodes que l’élevage pour en produire avec moins de surfaces (voir graphique ci dessous). Deuxième remarque : il sera difficile de nourrir l’ensemble de l’humanité sans détruire plus de forêts si la consommation de viande augmente, soit par l’accroissement démographique, soit par l’enrichissement des pays en développement, la consommation de viande étant positivement corrélée au niveau de vie.

Ainsi, la viande cultivée semble tomber à pic puisque même les études les plus pessimistes suggèrent que la quantité de terres nécessaire à sa production sont très faibles en comparaison de la viande d’élevage. Ce qui constitue un avantage considérable pour plusieurs raisons.

La viande cultivée à la rescousse de la biodiversité

L’expansion de l’agriculture constitue l’un des impacts les plus importants de l’humanité sur l’environnement. Elle a transformé les habitats naturels et constitue l’une des plus grandes pressions sur la biodiversité : sur les 28 000[11] espèces évaluées comme étant menacées d’extinction sur la liste rouge de l’UICN, l’agriculture est citée comme une menace (souvent la première) pour 24 000 d’entre elles.

La production de viande cultivée pourrait présenter des avantages potentiels pour la conservation de la faune et de la flore sauvages pour trois raisons principales : 

  1. car elle réduit la pression pour la conversion des habitats naturels en terres agricoles, de par sa faible utilisation de surfaces agricoles 
  2. car elle offre un autre moyen de produire de la viande, de la fourrure ou même de l’ivoire à partir d’espèces rares et menacées qui sont actuellement victimes de la surchasse, la surpêche ou du braconnage. 
  3. car il est probable qu’elle contribue moins à l’eutrophisation, la production de viande de culture impliquant des pertes de nutriments plus faibles dans les cours d’eau par rapport à la viande produite de manière conventionnelle puisque les eaux usées provenant de la production de cultures cellulaires peuvent être contrôlées plus efficacement par rapport aux écoulements des champs agricoles.

Le coût d’opportunité carbone 

Jusqu’à présent, les études et ACV que nous avons mentionnées considèrent dans le bilan carbone la responsabilité de l’agrandissement des surfaces utilisées, mais elles ne prennent pas en compte le manque à stocker représenté par les surfaces actuelles. Or, si vous n’êtes pas encore totalement assommé(e) par la lecture interminable de cet article, vous vous souvenez peut-être de mon teasing aventureux en lien avec ce concept formidable qu’est le coût d’opportunité carbone. C’est le moment de nous y pencher.

Dans une étude datée de 2018 publiée dans Nature, Searchinger et ses collègues tentent de mettre au point un nouvel indice pour mesurer l’efficacité du changement d’usage des terres dans la lutte contre le changement climatique. Il intègre dans son indice la notion de « coût d’opportunité carbone » (COC). Celui-ci peut être calculée de deux manières différentes. Soit par la méthode de la « perte de carbone » (où la perte totale de carbone des plantes et des sols associée à la production d’un aliment est divisée par la production mondiale de cet aliment), soit par la méthode du « gain de carbone » (qui tient compte du carbone qui aurait pu être piégé si la surface moyenne nécessaire à la production d’un aliment était plutôt reboisée). Pour résumer, le coût d’opportunité carbone permet de prendre en compte le coût pour le climat que représente une culture gourmande en surface, cette surface pouvant (généralement) servir à stocker du carbone.

En utilisant cet outil, Searchinger et son équipe constatent que la production de certaines denrées peut avoir des implications beaucoup plus importantes pour le climat que ce que l’on croyait auparavant, car les méthodes standard d’évaluation des effets de l’utilisation des terres sur les émissions de gaz à effet de serre sous-estiment systématiquement la possibilité qu’ont les terres de stocker le carbone si elles ne sont pas utilisées pour l’agriculture. Typiquement, la plupart des ACV ne tiennent compte des coûts du carbone liés à l’utilisation des terres que si un aliment est directement produit par le défrichement de nouvelles.

En prenant en compte le coût d’opportunité carbone dans leur analyse, l’équipe de Searchinger trouve que le coût moyen des émissions de gaz à effet de serre des produits laitiers et de la viande bovine est 3 à 4 fois plus élevé que ne le suggèrent les estimations de l’ONU et de la FAO, qui ne prennent en compte que les émissions de gaz à effet de serre liées à l’utilisation des terres résultant de l’expansion agricole. Ils estiment ainsi le coût total des gaz à effet de serre des régimes alimentaires moyens d’Europe du Nord à plus de 9 t de CO2 par an par habitant (Fig. 3). Ce qui correspond à la quantité de gaz à effet de serre annuelle généralement attribuée à un européen incluant la consommation de tous les biens y compris l’énergie. Toujours selon l’étude de Searchinger, se débarrasser de la viande bovine et des produits laitiers réduirait de 70 % ces émissions. Je vous invite à jeter un oeil sur le graphique ci-dessous qui estime le COC propre à chaque régime alimentaire. Pour donner un ordre de grandeur, si l’ensemble des humain(e)s de la planète se nourrissait avec une alimentation végétale, il serait possible de libérer une superficie allant jusqu’à 3,1 milliards d’hectares (équivalente à celle de l’Afrique).

Après cette brève explication de ce qu’est le coût d’opportunité, j’imagine que vous me voyez venir avec mes énormes sabots cultivés. La viande cultivée ne nécessitant qu’une quantité négligeable de terres, son coût d’opportunité est quasi nul. Cela signifie que, en théorie, la généralisation de la viande cultivée permettrait de libérer de gigantesques surfaces, dont une partie pourrait servir au stockage de carbone via de la reforestation, une conversion en prairies (sans vache) ou des BECCS[12]. Si les bénéfices de la viande cultivée liés aux émissions directes de gaz à effet de serre sont sujets à débat et peuvent sembler moins impressionnants que escomptés en fonction de l’énergie utilisée, le potentiel lié aux surfaces libérées est gigantesque à en donner le vertige. La viande cultivée, si elle venait à remplacer la viande d’élevage, ouvrirait des opportunités de stockage de carbone peut-être décisives dans la lutte contre le changement climatique. C’est à mon sens la plus grande valeur apportée par la viande cultivée sur le plan environnemental, et une raison suffisante pour laquelle elle est largement désirable.

Conclusion

Que faut-il penser de la viande cultivée sur le plan environnemental ? Est-ce une solution solide pour palier aux enjeux environnementaux, nombreux, qu’il faudra surmonter via la mise en place d’un système de production alimentaire soutenable ? Ou bien est-ce une fausse bonne idée, portée par quelques technophiles naïfs ? Intuitivement, on comprend bien que produire de de la viande sans animal permet d’éviter les pertes de ressources (terre, eau, nourriture, etc.) nécessaires au maintien en vie dudit animal. Cela laisse espérer un gain environnemental immense – qu’il faut néanmoins compenser par l’énergie nécessaire à la multiplication des cellules.

Au risque de choquer les quelques lecteurs et lectrices habituées à mon avis nuancé d’EXTRÊME CENTRISTE LA VÉRITÉ EST TOUJOURS AU MILIEU, j’ai tendance à penser que la viande cultivée est une des innovations les plus prometteuses à ce jour pour surmonter les enjeux environnementaux actuels et à venir. Bien sûr, il s’agit d’une opinion temporaire, se basant sur les données incomplètes auxquelles nous avons aujourd’hui accès. Et il est possible que mon avis évolue en fonction des études à venir, notamment une fois que les premières usines de viande cultivée seront en route. 

Si la viande cultivée (ou n’importe quel autre produit issu de l’agriculture (a)cellulaire) me paraît si enthousiasmante, c’est qu’elle répond à un besoin, remplacer la viande à l’heure où la grande majorité des gens ne s’imagine pas devenir végétarienne ou végane[13], tout en ayant le potentiel d’avoir un impact bien moindre sur l’environnement. Concernant les émissions directes de gaz à effet de serre, la viande cultivée semble aujourd’hui déjà préférable à la viande d’élevage, et risque de l’être de plus en plus. D’une part car à mesure que la technologie mûrira, des gains en efficacité énergétique seront à espérer. De l’autre car la décarbonisation (nécessaire) de notre énergie, et notamment de notre électricité, rendra la viande cultivée encore moins émettrice de gaz à effet de serre. Bien que je n’ai pas vraiment abordé ce point dans mon article, la viande cultivée semble également moins consommatrice d’eau, ce qui peut revêtir un intérêt certain pour les pays sujets au stress hydrique.

Mais le véritable avantage de la viande cultivée réside selon moi, et comme je l’ai martelé dans cet article, dans son faible besoin en surface agricole. Le remplacement de la production de viande d’élevage par de la viande de culture contribuerait principalement à l’atténuation des émissions de gaz à effet de serre, puisque au lieu de défricher davantage de terres pour l’agriculture, des surfaces immenses pourraient être reboisées ou utilisés à d’autres fins de stockage de carbone. De ce que l’on sait des méthodes de production de la viande cultivée, il y a peu de raisons de penser que la viande cultivée se mette à nécessiter des surfaces comparables à la viande d’élevage. Il s’agit donc d’un avantage que l’on peut considérer comme “acquis”, et peu susceptible d’être remis en question par des études ultérieures.

Bref, à la question “la viande cultivée est-elle a priori désirable pour l’environnement” la réponse semble, une fois n’est pas coutume, étonnement simple : oui.

Tom Bry-Chevalier

Merci à Antoine Davydoff, Nicolas Treich et Vlanx pour avoir relu cet article et suggéré quelques modifications.


Sources

Environmental Impacts of Cultured Meat Production Hanna L. Tuomisto and M. Joost Teixeira de Mattos Environmental Science & Technology 2011 45 (14), 6117-6123 DOI: 10.1021/es200130u. Lien drive.

Tuomisto, H. L., Ellis, M., and Haastrup, P. (2014). “Environmental impacts of cultured meat: alternative production scenarios,” in 9th International Conference on Life Cycle Assessment in the Agri-Food Sector (San Francisco, CA).

Mattick, C. S., Landis, A. E., Allenby, B. R., and Genovese, N. J. (2015). Anticipatory life cycle analysis of in vitro biomass cultivation for cultured meat production in the United States. Environ. Sci. Technol. 49, 11941–11949. doi: 10.1021/acs.est.5b01614. Lien drive.

Smetana, S., Mathys, A., Knoch, A., and Heinz, V. (2015). Meat alternatives: life cycle assessment of most known meat substitutes. Int. J. Life Cycle Assess. 20, 1254–1267. doi: 10.1007/s11367-015-0931-6. Lien drive.

Lynch J and Pierrehumbert R (2019) Climate Impacts of Cultured Meat and Beef Cattle. Front. Sustain. Food Syst. 3:5. doi: 10.3389/fsufs.2019.00005. Lien vers l’article.

Poore, J., & Nemecek, T. (2018). Reducing food’s environmental impacts through producers and consumers. Science, 360(6392), 987-992.

FAO. (2011). The state of the world’s land and water resources for food and agriculture (SOLAW) – Managing systems at risk. Food and Agriculture Organization of the United Nations, Rome and Earthscan, London.

Sandström, V., Valin, H., Krisztin, T., Havlík, P., Herrero, M., & Kastner, T. (2018). The role of trade in the greenhouse gas footprints of EU diets. Global Food Security, 19, 48-55.

Gerber, H. Steinfeld, B. Henderson, A. Mottet, C. Opio, J. Dijkman, A. Falcucci, G. Tempio, “Tackling climate change through livestock: A global assessment of emissions and mitigation opportunities” (FAO, 2013).

Searchinger, T. et al. (2018). Creating a Sustainable Food Future—A Menu of Solutions to Feed Nearly 10 Billion People by 2050. World Resources Institute.

Machovina, B.; Feeley, K. J.; Ripple, W. J. (2015). “Biodiversity conservation: The key is reducing meat consumption”. Science of the Total Environment. 536: 419–431. doi:10.1016/j.scitotenv.2015.07.022


[1] Citation complète : “We shall escape the absurdity of growing a whole chicken in order to eat the breast or wing, by growing these parts separately under a suitable medium. Synthetic food will, of course, also be used in the future. Nor need the pleasures of the table be banished. That gloomy Utopia of tabloid meals need never be invaded. The new foods will from the outset be practically indistinguishable from the natural products, and any changes will be so gradual as to escape observation.” https://teachingamericanhistory.org/library/document/fifty-years-hence/ 

[2] Pour plus de détails concernant ce qu’est la viande cultivée, vous pouvez consulter le site de l’association Agriculture Cellulaire France, ou bien la page wikipédia correspondant.

[3] En Janvier dernier, Memphis Meats a levé 161 millions de dollars pour construire sa première usine pilote. https://www.foodnavigator-usa.com/Article/2020/01/22/Memphis-Meats-raises-161m-to-build-its-cell-based-meat-platform-We-have-a-pretty-clear-path-to-bringing-prices-down-to-cost-parity 

[4] Voici les six études que j’ai trouvées traitant directement de l’impact environnemental de la viande cultivée :

Tuomisto, Hanna & Mattos, M.J.. (2010). Life cycle assessment of cultured meat production. https://www.researchgate.net/publication/215666764_Life_cycle_assessment_of_cultured_meat_production 


Environmental Impacts of Cultured Meat Production Hanna L. Tuomisto and M. Joost Teixeira de Mattos Environmental Science & Technology 2011 45 (14), 6117-6123 DOI: 10.1021/es200130u

Tuomisto, H. L., Ellis, M., and Haastrup, P. (2014). “Environmental impacts of cultured meat: alternative production scenarios,” in 9th International Conference on Life Cycle Assessment in the Agri-Food Sector (San Francisco, CA).

Mattick, C. S., Landis, A. E., Allenby, B. R., and Genovese, N. J. (2015). Anticipatory life cycle analysis of in vitro biomass cultivation for cultured meat production in the United States. Environ. Sci. Technol. 49, 11941–11949. doi: 10.1021/acs.est.5b01614

Smetana, S., Mathys, A., Knoch, A., and Heinz, V. (2015). Meat alternatives: life cycle assessment of most known meat substitutes. Int. J. Life Cycle Assess. 20, 1254–1267. doi: 10.1007/s11367-015-0931-6

Lynch J and Pierrehumbert R (2019) Climate Impacts of Cultured Meat and Beef Cattle. Front. Sustain. Food Syst. 3:5. doi: 10.3389/fsufs.2019.00005

[5] A vrai dire, je me base surtout sur les études de 2010 et 2011. Les hypothèses de ’étude Tuomisto et al. (2014) sont en grande partie similaires, mais avec quelques améliorations apportées au fonctionnement supposé du bioréacteur, et un certain nombre de matières premières alternatives d’origine végétale (notamment blé et maïs) considérées pour la composition du milieu de culture en plus des cyanobactéries. 

[6] Dans leurs études de 2010 et 2011, les auteurs et autrices émettent un certain nombre d’hypothèses sur lesquelles ils basent leurs analyses. En supposant par exemple que le milieu de culture est essentiellement composé de cyanobactéries, que du diesel est utilisé pour le transport de la biomasse, et de l’électricité pour la stérilisation et la culture des cellules musculaires.

Ils et elles précisent également que la culture des cyanobactéries (utilisées comme source de nutriments pour la production de cellules musculaires) est effectuée dans un étang ouvert (de 0,30 m de profondeur), où elles elles sont récoltées par sédimentation et par des filtres à bande sous vide en continu. Les besoins énergétiques utilisés pour la culture des cyanobactéries, la récolte, la production d’engrais et la construction et l’entretien de l’installation étant basés sur les données de Chisti (2008). Il est supposé que le bioréacteur est en acier inoxydable. La production de 1 kg d’acier inoxydable étant évaluée comme nécessitant 30,6 MJ d’énergie primaire pour des émissions de 3,38 kg CO2-eq kg-1 (ELCD, 2009). 

[7] En bref : l’ACV de Tuomisto et al. reposait sur l’hydrolysat de cyanobactéries comme seule matière première pour nourrir les cellules, et n’incluait pas dans son analyse la production des milieux de base, le changement de milieu entre la prolifération et la les phases de différenciation, le nettoyage des bioréacteurs ou site de production.

[8] Le modèle “Cultured-a” se base sur les résultats de Tuomisto and de Mattos (2011), le modèle “Cultured-b” sur Tumisto and al (2014), le modèle “Cultured-c” sur Mattick et al. (2015) et le modèle “Cultured-d” sur Smetana, S., Mathys, A., Knoch, A., and Heinz, V. (2015), dont je ne parle pas dans cet article car je trouve leurs méthodes un peu obscures.

[9] Voir par exemple ce graphique de la FAO sur les causes et le type de gaz à effet de serre émis par l’élevage bovin (lait et viande). Pour accéder au rapport complet : meuuuuh.

[10] Pour approfondir sur le sujet et les limites de ce raisonnement, je vous invite à lire ces deux excellents articles du blog The Critical Vegan : Élevage, sécurité alimentaire et utilisation des terres : un immense gaspillage ? ; Dix kilos de végétaux pour un kilo de viande : l’élevage se sert il dans nos assiettes ?

[11] Maintenant 32 000.

[12] Je donne quelques considérations concernant l’utilisation de BECCS sur mon article à propos de la géoingénierie.

[13] A noter que l’agriculture cellulaire ne faisant que du processing de nutriments elle a le potentiel d’être encore plus favorable pour l’environnement. Si les milieux de culture ne sont pas constitués uniquement de végétaux, mais également de microalgues et de bactéries, l’impact sur l’environnement serait encore plus faible.

5 commentaires sur “Quel impact environnemental pour la viande cultivée ?

  1. Merci Tom pour cet article rigoureux.
    Je me demandais juste d’où sortais le chiffre 3,1 milliards d’hectares libérés si tous le monde mangeait végétal. Dans l’étude de Searchinger il est dit: « To estimate carbon losses on pasture, we use the HYDE 3.2 land-use map, which estimates 2.8 billion hectares of grazing land. ».
    Peut-etre une coquille ?

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    1. Merci pour ton commentaire !
      Ca vient de l’article de Poore and Nemeck (qui est une estimation haute). Je peux peut-être plutôt prendre ce chiffre en effet. Cela dit, cela reste dans le même ordre de grandeur et n’enlève rien au propos !

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